Non, tous les Egyptiens –ni tous les Arabes- ne sont, par définition, anti-israéliens. Quand ils ont la liberté de s’exprimer, cela donne parfois un texte comme celui-ci (*), qui invite l’Etat juif à ne pas craindre le changement. Extraits :
« Après 17 jours de soulèvement populaire et de crimes perpétrés contre la population égyptienne par son propre gouvernement, l’Amérique, l’Europe et Israël soupèsent prudemment le départ du président Hosni Moubarak. Stabilité ou chaos. Chaos ou stabilité. (…)
Stabilité de quoi? De la « région », dit-on. Soyons sincères, nous parlons de l’avenir de nos frères et sœurs d’Israël. Alors qu’on ne se méprenne pas sur la relation du peuple égyptien avec les juifs, le peuple israélien et l’état d’Israël. ??
1) L’existence même du peuple juif trouve son origine en Egypte, dans ces circonstances intimes (que l’on se souvienne de l’histoire de Joseph) et douloureuses dont les juifs font mémoire chaque année au moment de la Pâque.
Par la suite, la communauté juive d’Egypte a demeuré des siècles sur ce sol, jusqu’à ce que le nassérisme, dont provient le régime actuel, les contraigne à l’exil en 1952 de la manière la plus brutale qui soit.
2) l’Egypte est le premier pays « de la région » à avoir signé un accord de paix avec Israël et à entretenir avec lui des relations commerciales, politiques, énergétiques et une coopération étroite à l’endroit du renseignement et de sa sécurité nationale.
3) Dans leur écrasante majorité les Egyptiens ne sont pas « antisémites » comme on peut l’entendre dire en France ou en Allemagne au sujet des fascistes ou des néo-nazis. Si le nom d’Israël suscite l’ire des Egyptiens, c’est à cause d’un raisonnement machiavélique.
Pendant 30 ans, et avec la complicité active de son nouveau vice-président, Omar Suleiman, Moubarak a agité aux yeux de l’Amérique l’épouvantail de l’intégrisme et de la menace que celui-ci représenterait pour Israël. Par conséquent l’Amérique a soutenu Moubarak depuis 30 ans pour protéger Israël, fermant les yeux — jusqu’à présent — sur la souffrance et le quotidien ignominieux des Egyptiens.
Mais le 6 février, (…) le Président Obama a reconnu: « Je crois que les Frères Musulmans n’ont pas le soutien de la majorité en Egypte ». Ils n’ont pas le soutien de la majorité en Egypte… « Sabah el fol! » C’est ce qu’on dit en égyptien à quelqu’un qui vient de se réveiller.
« Trompée » par Moubarak, c’est au nom de la sécurité d’Israël que l’Amérique a soutenu depuis 30 ans un assassin menteur et corrompu, dont la fortune personnelle a été estimée à plus de 40 milliards de dollars. On peut comprendre que les Egyptiens aient quelque ressentiment à l’égard d’Israël.??
« C’est ça l’Egypte ! »
Le 7 février, Samir Farid, journaliste au quotidien d’opposition Al Masri el Youm, interviewé en public par un journaliste de TV5 déclare: « Les Egyptiens ne haïssent aucun peuple, même pas Israël. Nous sommes les otages de politiques inhumaines, celles de l’Amérique et d’Israël ».
M. Farid parlait en son nom, mais la foule composite massée autour de la caméra l’a acclamé. Un homme, épuisé par des nuits sans sommeil, a crié « Heyya dit Masr ! » (« C’est ça l’Egypte ! »).
Non, M. Farid ne s’est pas fait lyncher pour avoir dit qu’il ne haïssait pas Israël. Non, les manifestants n’ont pas, 15 jours durant, brûlé le drapeau israélien. Ce qu’ils ont fait c’est portraiturer Moubarak en Hitler, mèche et moustache, svastika au bras. Le parallèle est aussi naïf qu’il est éloquent.
Qu’Israël tarde à apporter son soutien et sa confiance à l’élan démocratique et humaniste de l’Egypte est, à mon sens, une erreur profonde pour lui-même, la région et d’autres peuples encore.?(…) Il est inconcevable que le mandat international et la responsabilité de l’Egypte à l’égard d’Israël et du monde demeurent le seul privilège d’un régime barbare et inhumain.
La rue égyptienne, dans sa sagesse, son humanité, sa diversité et surtout dans sa méfiance — enfin révélée — de l’intégrisme musulman, est consciente de cette responsabilité et du rôle de sa nation sur l’échiquier international. Moubarak a raison sur un point : dans une Egypte libre et juste il n’y aura plus jamais de «stabilité », il y aura — et hâtons-nous d’y arriver — de la fraternité. ».
Aalam Wassef
Une voix d’Egypte
Le voici, tel qu’il se présente lui-même : Aalam Wassef, 40 ans. égyptien, plasticien, éditeur, chroniqueur et bloggeur « sous une dizaine de pseudonymes ou sous son vrai nom quand le contexte le lui permet »
Le texte ci-dessus, paru dans le blog Cris d’Egypte qu’il tient dans Libération est intéressant à bien des égards : cette voix d’Egypte –et bien d’autres qu’on commence à entendre- contredisent ce stéréotypes qui veut que les Arabes soient primitifs et simplets, juste capables de passer du bâton d’un dictateur au fouet des islamistes.
Comme n’importe quel autre peuple ils se répartissent en vérité, sur la totalité de l’échiquier politique. S’ils comptent bon nombre d’intégristes plus ou moins rabiques, ils sont aussi, en majorité, modérés, intelligents, ouverts à la discussion. Comme Aalam Wassef.
Par ailleurs, on aura noté l’absence totale de référence à la question palestinienne. Non sans doute que l’auteur –et les Egyptiens- y soient indifférents. Simplement, à ce stade, leurs préoccupations sont d’abord centrées sur leur propre situation.
Mais le problème ne disparaîtra pas plus que les Palestiniens eux-mêmes. Et, quels que soient leurs régimes, les peuples arabes ne perdront pas leur sympathie et leur compassion pour eux. Tout cela devrait inciter Israël à dépasser sa crainte instinctive des bouleversements qui s’annoncent.
L’Egypte va inéluctablement changer. D’autres pays arabes aussi, très probablement. Ces transformations sont-elles nécessairement mauvaises pour lui ? Oui, dans un seul cas : si l’Etat juif lui-même reste immobile, prisonnier de ses phantasmes expansionnistes.
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