La foi baha’ie, un projet de vie

Tout le monde ou presque connaît le Temple baha’i du Mont Carmel qui illumine la ville de Haïfa. Peu savent en revanche que la communauté baha’ie est présente en Belgique, comme dans 180 pays du monde. A quelques jours de la nouvelle année baha’ie, Regards a voulu s’intéresser à cette foi atypique, dont les écrits restent précurseurs et souvent proches des combats laïques. 

« Baha’i. Unité du Genre humain ». Les mots s’affichent en grandes lettres sur la porte de rue des bureaux de l’Assemblée nationale, situés depuis deux ans derrière la place Meiser, à Schaerbeek. C’est là que nous reçoit Toos Verhagen, la secrétaire générale, élue par les membres de sa communauté. Une petite communauté de quelque 500 « amis » déclarés et de nombreux sympathisants, dans laquelle cette ancienne directrice d’école d’origine hollandaise s’investit depuis plus de 40 ans. « En 1970, je venais de passer une année aux Etats-Unis dans un quartier noir, très pauvre », confie-t-elle, « et j’ai trouvé dans la foi baha’ie des solutions à long terme à des problèmes de société tels que la pauvreté et les inégalités. Issue d’une famille catholique de dix enfants, mon entourage n’a pas forcément compris mon choix, mais l’a accepté. La religion chez les baha’is ne doit pas devenir une cause de mésentente ». Mariée à un baha’i, mère de deux enfants devenus baha’is eux aussi, Toos Verhagen a quitté la Hollande pour venir développer la foi en Flandre.
Quelques années plus tôt, au printemps 1947, une poignée de « pionniers », Madeleine Humbert et Jack et Eunice Shurcliff, étaient arrivés des Etats-Unis pour créer la première communauté bahai’e de Belgique. A Bruxelles, puis Liège, Namur, Anvers… Le couple fera très vite des émules, incitant nombre d’entre eux à diffuser dans le monde leur projet de société.
Si la foi baha’ie représente après le christianisme la religion la plus répandue sur le plan géographique, la communauté baha’ie belge constitue aujourd’hui une des plus petites à l’échelle européenne, comparable à celle du Danemark. Les membres qui la composent n’en demeurent pas moins actifs toute l’année, se réunissant chaque mois pour la fête des 19 jours ainsi qu’aux neuf commémo-rations qui rythment le calendrier baha’i.
 
Une démarche active
 
Flavio Genco a 32 ans. Il est chercheur en biologie après un post-doctorat de trois ans aux Etats-Unis. La foi baha’ie, il l’a découverte par ses parents, un père d’origine italienne et une mère iranienne. « On ne naît pas baha’i et il n’y a chez nous ni baptême, ni circoncision », explique-t-il. « Il y a l’éducation donnée par les parents, qui est au cœur de la foi baha’ie, mais il y a surtout le libre choix que le jeune peut poser à partir de 15 ans. Ma sœur et moi avons eu la même éducation, j’ai choisi de poursuivre dans cette voie, elle non ».
C’est à 21 ans que Flavio décide d’entreprendre « cette démarche active qui consiste à envoyer un courrier à l’Assemblée mondiale en Israël indiquant que l’on reconnaît la foi baha’ie et les écrits de Bahá’u’lláh, son fondateur (lire notre encadré). On enverra une lettre similaire à l’Assemblée si on souhaite la quitter. Cela montre toute l’ouverture de cette foi qui permet d’y adhérer ou d’en sortir librement », souligne-t-il. Et d’y voir de nombreux points de comparaison avec la morale laïque. « Née au 19e siècle, la foi baha’ie était déjà très novatrice à l’époque en prônant l’abolition de l’esclavage et des préjugés, l’égalité des droits de l’homme et de la femme, la nécessité d’une langue auxiliaire en plus de la langue maternelle, l’éducation obligatoire, la recherche personnelle de la vérité et l’absence de clergé.J’ai aussi été convaincu par son côté universel et sa vision de la terre comme un seul pays ».
Fonctionnaire communal à Bruxelles, Pascal Lenoir fait partie de la communauté baha’ie depuis près de trente ans, avec douze années passées comme l’un des 9 membres de l’Assemblée. « C’est à 17 ans que j’ai découvert la foi baha’ie par la mère d’une amie à laquelle je me suis permis de poser toutes mes questions. J’avais plus jeune imaginé un “Parti des bonnes idées” où les gens mettraient de côté leurs égos pour travailler ensemble. J’ai retrouvé cet idéal dans la foi baha’ie qui m’a appris l’humilité et le respect de l’autre ». Marié à une femme d’origine juive, qui s’est elle-même très vite intéressée au sujet, c’est ensemble que le couple effectuera en 2007 son premier pèlerinage au Centre mondial baha’i à Haïfa. Un pèlerinage de neuf jours strictement réglementé par l’Etat d’Israël pour avoir accès au mausolée du Bab et au tombeau de Bahá’u’lláh.
Flavio Genco s’y est rendu en 1992, pour y retourner en 2001 comme quelque 3.000 baha’is du monde entier, à l’occasion de l’inauguration des 19 terrasses du Mont Carmel. Un événement marquant pour celui qui s’investira de façon très active dans le mouvement en organisant chaque été des représentations de danse sur les places publiques belges avec des groupes baha’is internationaux. « Je m’occupais de demander les autorisations aux communes, mais la sortie du Rapport parlementaire sur les sectes reprenant la foi baha’ie dans sa liste a créé un vrai malaise. Après examen approfondi de notre dossier, le Centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles (CIAOSN) est heureusement revenu sur cette qualification ».
« Les 189 noms inscrits dans ce Rapport ont trop vite été associés à des sectes par les médias et les politiques », confirme Eric Brasseur, directeur de ce service fédéral indépendant, « or il ne s’agissait que des noms de groupes cités par les témoins lors des auditions de la Commission d’enquête parlementaire sur les sectes. En ce qui concerne les baha’is, le CIAOSN n’a trouvé aucun élément susceptible de représenter un problème. Les questions qui nous sont posées à leur sujet, chose rare, ne comportent jamais d’éléments négatifs ».
 
Servir la communauté
 
Réunions de prières, cercles d’études, écoles d’été, classes d’enfants (et d’ados plus récemment)… « En avril sera décidé un nouveau plan d’action quinquennal d’enseignement et de consolidation de la foi baha’ie pour voir comment on peut appliquer les écrits baha’is dans la société en général », indique Toos Verhagen. « Ce qui compte, ce n’est pas que les gens deviennent baha’is, mais qu’ils soient conscients de notre message à travers nos actes, les services que nous rendons et les résultats des écrits de Bahá’u’lláh. Chaque baha’i a la possibilité dans son parcours d’effectuer une année de service volontairepour œuvrer au développement de la communauté, baha’ie ou non. Mon fils est ainsi parti entretenir les jardins du Mont Carmel. Ma fille est allée en Zambie travailler dans une école ».
Depuis une dizaine d’années, les grands rassemblements ont cédé la place à des actions de proximité, pour encourager l’implication individuelle. « La foi baha’ie a l’objectif d’établir un nouvel ordre mondial, mais qui ne serait pas imposé d’en haut, qui viendrait de la base », souligne Toos Verhagen.
En attendant d’arriver à cette paix à laquelle tous aspirent, les baha’is de Belgique ont entamé au début du mois leur jeûne annuel de 19 jours qui précède la nouvelle année. Le 21 mars sera jour de fête, marquant le passage à l’an… 168.
 
Haïfa, un symbole
 
Le Bab
La foi baha’ie est née en Iran en 1844. Après 40 jours de prière et de jeûne à la recherche de l’Elu, Mullá Husayn Bushru’hi est accueilli par un jeune homme qui lui annonce être celui qu’il recherche. Il prend le titre de Báb,
« la porte », précurseur de la foi baha’ie. Mullá Husayn sera son premier disciple rejoint par 17 autres, connus dans le Babisme comme les « Lettres du Vivant ». Après trois années de prison, le Bab sera fusillé. Son corps restera caché avant d’être finalement enterré sur le Mont Carmel le 21 mars 1909. Le dôme doré est devenu l’un des symboles de la ville de Haïfa.
 
Bahá’u’lláh
Né en 1817, Mirza Husayn Ali revendique être le sauveur annoncé par le Bab et attendu par toutes les religions : Bahá’u’lláh (Gloire de Dieu), prophète fondateur de la foi baha’ie. Ses idées révolutionnaires lui vaudront d’être emprisonné à plusieurs reprises. Il mourra en 1892 pendant son exil en Terre sainte, alors partie de l’Empire ottoman. Raison pour laquelle la ville de Haïfa, aujourd’hui en Israël, est le centre religieux et administratif mondial de la communauté baha’ie.
 
Abdu’l Bahá A la mort de Bahá’u’lláh, son fils, Abbas Effendi, Abdu’l Bahá (1892-1921), lui succède. Il effectue de nombreux voyages en Europe et aux Etats-Unis, période de fondation des premières communautés occidentales. Shoghi Effendi (18971957) prend ensuite la tête de la communauté et favorise la propagation de la foi par la traduction des écrits de Bahá’u’lláh. 
 
La Maison Universelle de Justice
Après le décès de Shoghi Effendi, la direction internationale sera assurée par la Maison Universelle de Justice, composée de neuf membres élus pour cinq ans par les 180 assemblées nationales. Située sur le Mont Carmel à Haïfa, elle forme avec le Centre d’études des textes, les Archives et le Centre international d’enseignement, le Centre mondial baha’i dont les 600 employés sont les seuls baha’is à pouvoir résider en Israël. Ils y sont également enterrés, puisque les baha’is doivent être inhumés à une heure maximum du lieu de leur mort.
 
Les persécutions
La foi baha’ie compte près de 6 millions de membres dans le monde, dont 300.000 en Iran, ce qui en fait la plus grande minorité iranienne. Considérés comme des « infidèles non protégés » et persécutés, ils ne peuvent y disposer d’assemblée officielle. En août 2010, après un procès expéditif, leurs sept responsables ont été condamnés à dix ans de prison, malgré plusieurs résolutions de l’ONU et du Parlement européen.
 
La communauté internationale baha’ie a depuis 1948 le statut d’ONG auprès de l’ONU. En juillet 2008, le Comité pour le Patrimoine mondial de l’UNESCO a ajouté les Jardins baha’is et les sanctuaires de Haïfa et Saint-Jean d’Acre (Akko) aux onze sites d’Israël déjà inscrits sur la liste.
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