La femme qui s’appelait Kreh’tz

Il était une fois une femme qui habitait dans une grande maison au bord d’une forêt. Son mari en était le garde forestier, et ses enfants aimaient s’y s’amuser été comme hiver. Aussi, quand ils revenaient tout crottés de boue et trempés, elle les grondait en se lamentant : « Oï, oï, oï ! Qu’est-ce que j’ai fait pour avoir des enfants pareils ? ». Lorsque son mari à peine rentré de sa journée de travail, de toutes ces heures à marcher dans la forêt pour la protéger des braconniers, s’endormait dans son fauteuil, elle prenait alors sa tête dans ses mains et se disait : « Oï, oï, oï ! Qu’est-ce que j’ai fait pour avoir un mari pareil ? ». Lorsqu’elle s’échinait à nettoyer sa grande maison, à traquer la moindre miette de pain, à récurer matin et soir la cuisine et la salle de bain, elle se laissait tomber épuisée dans le fauteuil et soupirait : « Mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter une vie pareille ? ».

Un jour, elle se rendit en ville dans sa belle voiture rutilante (elle la nettoyait chaque semaine) et voilà qu’elle vit au bord de la route une femme qui tirait une grosse valise. Comme elle était aussi une femme aimable, elle s’arrêta et invita la femme à monter. Toutes deux commencèrent à converser. La femme à la valise lui raconta qu’elle était venue rendre visite à une vieille tante et qu’elle s’en retournait chez elle. Son mari était aiguilleur du ciel : « C’est très fatigant de contrôler les avions qui traversent le ciel. Il faut être attentif tout le temps, de jour comme de nuit. Et avec moi, quel homme gentil et attentionné ! Quand il s’endort dans le fauteuil, je le regarde dormir et je me dis : “Quelle chance d’avoir un compagnon pareil !” Et mes enfants ! Ils adorent aller dehors, par tous les temps. Lorsqu’ils reviennent trempés, j’ai toujours peur qu’ils s’enrhument, mais eux, ils se moquent de moi gentiment : “Allons, maman, ne t’inquiète pas !”, me disent-ils, en me déposant dans les mains un oisillon tombé d’un nid. Il paraît que je suis douée pour faire survivre les oisillons tombés de leur nid ». – « Comment vous appelez-vous ? », lui demanda l’autre femme. – « Mazal, ce qui signifie “la chance”, en hébreu », répondit-elle.
« Mes enfants lorsqu’ils reviennent de la forêt », dit l’autre femme qui essayait de rester concentrée tout en conduisant, « ilssalissent la maison que j’ai nettoyée toute la journée. Mon mari est garde forestier et à peine revenu de son travail, il s’endort dans son fauteuil. J’ai une maison si grande que je ne sais où donner de la tête. Quelle vie, mon Dieu, quelle vie ! ».
– « Comment vous appelez-vous ? »,lui demanda Mazal. – « Kreh’tz », répondit cette dernière. – « Et connaissez-vous la signification de votre nom ? » – « Non », lui répond Kreh’tz qui apparemment ne se l’était jamais posée. – « Cela signifie “plainte”, en yiddish ». – « Ah bon? », sursauta Kreh’tz, en brûlant un feu rouge. – « Si j’étais vous, je changerais de nom. Pourquoi ne vous appelleriez-vous pas… Aliza ! Ça signifie “joyeuse”, en hébreu. Ça vous ira trèsbien, vous verrez. Vous m’en direz des nouvelles. Je suis arrivée. Voilà la gare ».
Mazal descendit de la voiture avec sa grosse valise et Kreh’tz-Aliza lui fit un signe joyeux de la main avant de démarrer en trombe. Ce que devint la vie d’Aliza, vous ne le saurez pas, mais vous l’aurez deviné. Là est l’art de la suggestion.
A propos, comment vous appelez-vous ?
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