Je lis, tu lis, ils écrivent…

 

Anna Bikont, Le Crime et le Silence, Jedwabne 1941, la mémoire d’un progrom dans la Pologne d’aujourd’hui, traduit du polonais par Anna Hurwic, Denoël, 508 p.
Il y eut le livre pionnier de l’historien américain d’origine polonaise, Jan Gross, Les Voisins (Fayard 2002), qui le premier raconta par le menu le pogrom qui survint le 10 juillet 1941 dans une petite ville de la Pologne orientale. Ce jour-là, les habitants de la ville massacrèrent leurs voisins juifs en les brûlant vifs dans une grange. Mille six cents personnes, hommes, femmes, enfants, bébés. Après le massacre, les maisons juives sont dûment pillées et occupées par des Polonais. Comme si le clou n’était pas assez enfoncé et que la mémoire polonaise avait décidément du mal à admettre un tel crime, la journaliste Anna Bikont (qui fut proche du syndicat Solidarnosc) reprend le dossier, mène une enquête exhaustive. Ce livre est le Journal impitoyable de cette enquête. L’auteur y interroge systématiquement tous les témoins rescapés, bourreaux, victimes, simples témoins. Le résultat est, faut-il le dire, accablant. Les témoignages qui se succèdent sont réticents et contradictoires. Les ordres du massacre étaient-ils allemands comme d’aucuns le prétendent ? Les bourreaux n’étaient-ils qu’une bande de voyous encadrés par des soldats allemands ? Et combien de soldats ? Trois ou quatre ? Deux cents ? Aucun ? Les témoins nient les faits, tout en les expliquant : les Polonais voulaient légitimement se venger de la trahison des Juifs lorsque la région était occupée par les Soviétiques. Quand, enfin, ils avouent du bout des lèvres, c’est pour ajouter aussitôt : à quoi bon rouvrir les plaies ? Mais quelles plaies au juste ? Avant guerre, ce village était misérable. On disait que c’était la faute des Juifs. A l’église, on entendait : « Des Juifs, Seigneur, veuille purifier la Pologne ». Aujourd’hui, il n’y a plus de Juifs. Mais la misère reste la même. On ne saurait trop recommander ce livre exemplaire à ceux qui aujourd’hui font l’éloge de ce pays et vont même jusqu’à prétendre que les relations judéo-polonaises ne furent pas si affreuses qu’on le dit.    H.R.
Albert Russo, Exils africains. Et il y eut David-Kanza, Ginkgo éditeur, 196 p.
Grâce aux nombreux livres que Moïse Rahmani a consacrés aux Juifs de Rhodes et à leur émigration au Congo belge, cette communauté sépharade n’apparaît plus comme une histoire méconnue. C’est précisément au sein de cet univers qu’Albert Russo plante le décor de son dernier roman. Né au Zaïre, ayant passé toute sa jeunesse sur le continent africain, il prend pour protagonistes trois personnages, trois voix différentes qui livrent avec délicatesse et réalisme leur vision de l’Afrique coloniale. Sandro Romano-Livi, Juif italien qui s’installe au Katanga. Son épouse Florence Simpson, une anglicane ayant grandi en Rhodésie du Sud. Ils se marieront et auront deux filles avant d’entamer une nouvelle vie en Italie, suite aux violences de l’indépendance du Congo. Et puis, il y a David-Kanza, l’enfant métis que Sandro a adopté, et qui évoque lui aussi cet univers colonial. Un roman qui débute par la lecture d’un carnet retrouvé un peu par hasard par la femme de Sandro à sa mort et qui raconte les origines. Pour mieux nous plonger dans cette histoire où il est question des blessures de l’exil et du métissage.
 
Caroline Sägesser, Le prix de nos valeurs. Financer les cultes et la laïcité en Belgique, Espace de libertés,  92 p.
En Belgique, les cultes reconnus par l’Etat ont accès à un financement public. Depuis 1993, des organisations philosophiques non confessionnelles comme la laïcité organisée bénéficient également de cette manne financière. On pourrait considérer que la Belgique est un pays formidablement tolérant où tous les cultes et toutes les convictions philosophiques jouissent de la même générosité des pouvoirs publics. Telle n’est pas la conclusion de Caroline Sägesser, doctorante et collaboratrice scientifique au Centre interdisciplinaire d’étude des religions et de la laïcité à l’ULB (CIERL). Selon cette chercheuse, les modalités de financement n’ont pas évolué depuis le 19e siècle et surtout, la répartition de ce financement est faite en l’absence de critères rigoureux dont la conséquence est la remise en cause des principes d’égalité et de non-discrimination.
Ce regard laïque et rigoureux sur le financement des cultes et de la laïcité en Belgique offre les clés de compréhension à cette problématique et formule des pistes intéressantes pour une modernisation nécessaire du système en vigueur.
Louis Jacobs, La religion sans déraison, Albin Michel, 200 p.
Pour le judaïsme massorti (communément appelé conservative), le rabbin britannique Louis Jacobs est l’une des
figures intellectuelles les plus marquantes du 20e siècle. Comme l’indique le titre du livre,
La religion sans déraison, Louis Jacobs s’est efforcé dans ses travaux et ses réflexions d’inscrire le judaïsme dans la modernité, notamment en se livrant à une lecture critique des textes bibliques et en recourant aux sciences historiques. Cet homme issu de l’orthodoxie juive a attendu toute sa vie la reconnaissance du monde dont il est issu. Elle ne viendra jamais. Comme l’observe le rabbin Jonathan Wittenberg, « le monde orthodoxe gagnerait pourtant à considérer le tribut qu’il paye en méprisant ses travaux ». Avec ce livre érudit, le rabbin Jacobs poursuit sa quête de vérité en admettant que ses sources ne sont pas uniques. Ce qui n’est pas rien pour un pratiquant. Le livre est suivi d’un essai du rabbin parisien massorti d’origine bruxelloise, Rivon Krygier, qui signe ici un véritable manifeste pour un judaïsme progressiste et en perpétuel mouvement.
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