Polémiques, sous-polémiques, disputes annexes, conflits d’égo…. L’affaire Al Dura ressemble à présent à la vie selon Shakespeare : « une histoire emplie de fureur et de bruit, et qui ne signifie rien ». Et si, au travers de deux points de vue, on en revenait aux fondamentaux ?
Le mystère Al Dura
Certains se désintéressent de l’affaire Al Dura. Pourtant même si, comme ils l’affirment, l’armée israélienne a tué « des centaines d’enfants palestiniens », aucun cas individuel ne devrait être négligé. L’armée a-t-elle tué ? L’a-t-elle fait intentionnellement ? Aurait-elle pu éviter de le faire ? Le cas de Mohamed Al Dura est au moins aussi important que n’importe quel autre.
Cependant l’affaire Al Dura a pris une ampleur particulière car elle a servi à illustrer la politique sanguinaire d’Israël à l’égard des Palestiniens. Elle précède une vague d’attentats-suicides qui, à partir d’octobre 2010, ont coûté la vie à des centaines de civils. Les images de Mohamed Al Dura, largement diffusées dans le monde, ont contribué à légitimer ces attentats.
Ceci étant dit, plutôt que de confronter des positions figées, j’aimerais partir d’un point de vue commun et décrire les divergences qui sont apparues par la suite. Comme des centaines de millions de téléspectateurs, j’ai vu ces 56 secondes d’images ponctuées par la voix grave d’Enderlin: « Jamal et son fils Mohammed sont la cible de tirs venus de la position israélienne… une nouvelle rafale : Mohammed est mort. »
Un débat a immédiatement débuté: d’où provenaient les balles ? Les Israéliens ont-ils abattu cet enfant ? L’ont-ils fait consciemment ? Une deuxième controverse plus fondamentale, mais plus occulte – car peu relayée par les médias – a commencé : « Mohamed Al Dura a-t-il réellement été tué ? »
L’affaire Al Dura aurait pu être oubliée si Enderlin n’avait décidé lui-même d’y revenir dans un ouvrage publié en 2010 : « Un enfant est mort ». Pour faire le point je vais tenter de partir de faits connus, dont je peux fournir les références complètes (en dehors de ce cadre de 3.000 signes, largement dépassé).
D’abord, Enderlin se trouvait à 100 km de Gaza. Il n’est pas témoin des faits. Il s’est contenté de commenter les images envoyées par son cameraman palestinien. Ce dernier affirmait que les israéliens ont abattu Mohamed Al Dura. Il l’a même déclaré sous serment : « Je, soussigné Talal Hassan Abu Rahma, déclare ce qui suit sous serment, concernant le meurtre de Mohammed Jamal A-Dura et les blessures infligées à son père Jamal A-Dura, tous deux touchés par des tirs des Forces israéliennes d’occupation… »
Ce serment ne l’a pas empêché de déclarer le contraire à la télévision israélienne en 2008: « Vous dites que vous êtes sûr que les soldats israéliens ont tué l’enfant ? » Talal: « Je ne dis pas que les soldats israéliens ont tué l’enfant ! » Que penser de la fiabilité de ce témoin, sur lequel Enderlin fonde la véracité de son reportage ?
En l’absence de témoin fiable il n’est pas inutile de chercher les éléments prouvant que Mohamed Al Dura a été tué. Le Dr Tawil, de l’hôpital de Gaza, déclare qu’aux environs de 10 heures, on lui amène le corps d’un enfant décédé. Enderlin écrit – erronément – que le médecin a déclaré que l’enfant est arrivé « vers 13 heures ».
Cependant Enderlin se dit « persuadé que son admission est intervenue plus tard ». On le comprend, car son reportage disait : « Il est 15h… Les Palestiniens ont tiré à balles réelles, les Israéliens ripostent… » Un enfant ne peut décéder le matin des suites d’une fusillade qui a eu lieu l’après-midi. Qu’en est-il de l’identité de l’enfant ? Le docteur Tawil parle d’un certain « Rami Jamal Al-Dura », pas de Mohammed Al-Dura. Enderlin lui-même écrit que « les enfants de moins de quinze ans n’ont pas de carte d’identité ». Il existe donc une relation incertaine entre l’enfant mort et les tirs.
Ce qui précède pourrait n’être qu’ergotage indécent, puisqu’Enderlin a déclaré qu’il possédait les rushes de l’agonie de l’enfant, coupés au montage car insupportables. Insupportables au point que – malgré la controverse – France 2 a cachés ces rushes jusqu’à ce que le tribunal les réclame, lors de son procès en appel contre Karsenty. À la suite du visionnage des « 18 minutes de rushes de Talal Abu Rahma communiquées par France 2 », la cour estime que leur examen « ne permet pas d’écarter les déclarations faites par plusieurs journalistes ayant visionné les rushes».
Rappelons ces déclarations publiées par deux journalistes réputés, Denis Jeambar (L’Express) et Daniel Leconte (Arte) : « Le visionnage des rushes ne nous apprend rien de plus sur «l’agonie de l’enfant». Ou plutôt, si ! Cette fameuse «agonie», qu’Enderlin affirme avoir coupée au montage, n’existe pas » (Figaro, 25/01/05). Enderlin semble avoir commis un gros mensonge…
Le public de la conférence de Philippe Karsenty à l’ULB, le 8/12/2010 – qui ne comprenait malheureusement aucun supporter d’Enderlin – a pu voir ces rushes et constater l’exactitude du commentaire suivant de Jeambar et Leconte : « Le visionnage permet de relever que, dans les minutes qui précèdent la fusillade, les Palestiniens semblent avoir organisé une mise en scène. Ils «jouent» à la guerre avec les Israéliens et simulent, dans la plupart des cas, des blessures imaginaires » (Figaro 25/01/05). La mise en scène est flagrante : un curieux fume une cigarette à quelques mètres du père et du fils censés subir des tirs ; un cycliste traverse innocemment la scène, tel un personnage de Tati ; aucune trace de sang n’existe après l’évacuation des lieux…
Il semble même que les soldats israéliens, enfermés dans une casemate à 150 m des lieux, auraient pu ne pas se rendre compte de ce qui se passait au carrefour. Ceci reste pourtant un grand point à éclaircir : pourquoi n’a-t-il jamais été possible d’interroger les soldats qui étaient de faction le 30 septembre 2000 au carrefour de Netzarim? Une explication possible est que l’état-major israélien se préoccupe plus de la guerre réelle que de la guerre des images et des querelles d’intellectuels européens.
Une autre affaire Dreyfus ?
Enderlin a-t-il raison parce que la majorité le croit ? Rappelons qu’au départ, seules quelques personnes croyaient à l’innocence de Dreyfus. Le rapprochement n’a rien d’abusif, car si le reportage d’Enderlin est un bidouillage, il aura peut-être fait autant de tort aux Juifs que le faux de l’affaire Dreyfus. Mais comment oser une telle comparaison, alors qu’Enderlin est juif, israélien et soutenu par une partie de l’opinion juive ? Etrange, mais n’oublions pas qu’il y eut des Juifs anti-dreyfusards, (« Un juif antidreyfusard est deux fois français » soulignait Deroulède). Certains étaient même journalistes (comme Arthur Meyer).
Marc Reisinger, psychiatre
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«La plus grande imposture médiatique des temps modernes » ?
Bon. Mettons de côté réactions tripales, hurlements indignés, excès verbaux. Raisonnons. Non pas avec une impossible objectivité mais avec toute l’honnête possible. Prenons la thèse que défendent Marc Reisinger, sur un ton modéré rare -et d’autant plus appréciable- et les autres accusateurs de Charles Enderlin :
Il y a eu mise en scène. Le petit Mohammed al-Dura n’est pas mort. Comme le répète Philippe Karsenty, il s’agit de « la plus grande imposture médiatique des temps modernes ». OK. Admettons. Revoyons l’histoire sous cet angle. Mais pas seulement la minute controversée du reportage de Charles Enderlin. Toute l’histoire.
La scène est donc au carrefour de Netzarim dans la bande de Gaza, le 30 septembre 2000. Depuis la veille, de violents incidents opposent Israéliens et Palestiniens dans tous les territoires occupés. La « 2ème intifada » commence. A Netzarim, depuis l’aube, les deux camps échangent des coups de feu, sporadiques mais nourris.
C’est donc là qu’a lieu la « mise en scène ». Qui l’a organisée ? Pas Enderlin, il est à Jérusalem. Son caméraman palestinien Talal Abu Rahmeh ? On l’accuse d’avoir filmé, de s’être contredit mais pas de cela. L’imposture n’est donc pas de leur fait. Au pire, ils se sont fait manipuler.
Alors qui ? Les Palestiniens, bien entendu. Ils jouent souvent à « Pallywood » en faisant mine d’être blessés ou tués pour salir Israël. Bon, mais quels Palestiniens ? On ne dit pas. Un groupe mystérieux. Et remarquablement organisé. Parce que, dans le genre cinéma, « l’affaire Al Dura », c’est de la superproduction.
Déjà, les personnages principaux : Jamal al –Dura, le père et le gamin qui est -ou n’est pas- son fils. Ca a dû être intéressant de leur expliquer leur rôle : « Donc vous passez dans la zone où on échange des coups de feu. Dès qu’on vous tire dessus, vous vous cachez près du petit muret, à gauche. Là, vous faites semblant d’être mort ou blessé »
Humour arabe
Admettons : on leur a peut être donné de l’argent. Ou ils étaient suicidaires, sait-on jamais ? Les deux font donc leur numéro. Arrivent alors, toutes sirène hurlantes, les ambulanciers, figurants eux aussi ; puisqu’ils emportent sans rire le faux mort et l’imitation de blessé.
A la morgue, d’autres figurants remplacent, semble-t-il, le faux fils non mort par le vrai cadavre d’un autre enfant. En tous cas, un corps est inhumé à Gaza. Peut être. Là encore, il pourrait s’agir d’une fausse cérémonie.
Revenons au père, le faux blessé. Il est emmené à l’hôpital de Gaza où des médecins –figurants- font semblant de le soigner et lui établissent un dossier médical, truqué bien sûr. Ils font même mine de trouver son cas si grave qu’ils l’envoient dans un hôpital à Amman.
Les ambulanciers qui le transportent et l’ambassadeur de Jordanie qui l’accompagnent s’efforcent de ne pas voir que Jamal al-Dura est en pleine forme. A Amman, les médecins jordaniens se joignent à la plaisanterie en le prenant faussement en charge.
Même le Roi de Jordanie s’amuse à lui rendre visite. Le sens de l’humour des Arabes est visiblement sous-estimé en Occident. Tout comme celui du professeur Raphael Walden, directeur adjoint de l’hôpital Tel Hashomer de Tel-Aviv qui a authentifié le dossier médical et les radios de Jamal Al-Dura.
Les Israéliens, des grands gamins ?
Quoi qu’il en soit, les fins limiers de la ré-information rétablissent la vérité : tel le capitaine Dreyfus, l’Etat d’Israël est victime d’un faux. Mais contrairement au malheureux qui n’a cessé de clamer son innocence, les Israélien, depuis onze ans, n’ont quasi pas réagi face à cette odieuse conspiration.
Pour Marc Reisinger, ils avaient mieux à faire. Pour M. Karsenty, c’est parce que, sur le moment, ils n’ont pas réalisé l’importance médiatique de l’événement. Et après, ces grands gamins n’ont pas voulu reconnaître qu’ils s’étaient trompés. Sans parler de l’influence secrète mais puissante qu’exerce, selon lui, Charles Enderlin sur les médias et la classe politique du pays.
Je n’ai pas cette condescendance pour les Israéliens, moi. Ce n’est pas parce qu’ils se choisissent des gouvernements incompétents qu’ils sont idiots. Ils ignorent peu de choses de ce qui se passe chez les Palestiniens. Ils sont tout à fait aptes à lancer des contre-attaques médiatiques fulgurantes. Leur justice est aussi capable qu’indépendante.
Si un groupe de Palestiniens avait monté un coup aussi important, le Shin Bet, l’aurait découvert et en aurait arrêté au moins un des membres. Si l’enquête militaire effectuée à Netzarim avait contenu des éléments dédouanant Israël, ils l’auraient montrée à la presse au lieu de la classer « secret défense ».
Si Charles Enderlin, citoyen israélien, avait commis une faute aussi grave, ils l’auraient poursuivi en justice. Ou, à tout le moins, ils l’auraient privé de sa carte de presse. Si le Palestinien Talal abou Rahmeh avait initié ou participé à une telle mascarade, il croupirait en prison au lieu de se promener tranquillement entre Israël et Gaza.
Ceci étant, il se peut -mais cela reste à démontrer- que ce ne soient pas les Israéliens qui aient tué et blessé les Al Dura (j’en serais personnellement ravi). Mais nier que l’un soit mort et l’autre gravement atteint en se basant sur des décryptages d’image n’est tout simplement pas « raisonnable » au sens propre du mot : « qui est démontrable par la raison ».
Mise en scène
A-t-il été tué ?
Qui a tué Mohamed Al Dura ?