Par Jacques Le Bohec, professeur en sciences de l’information.
Marine Le Pen à 23% au 1er tour ! Marine Présidente ! Où va la France ? Qu’allons-nous devenir ? Le sondage publié le 5 mars par l’Institut Harris Interactive pour le Parisien a vraiment de quoi inquiéter. Sauf que ce sondage est tout sauf crédible, explique le professeur en sciences de l’information, Jacques Le Bohec*. Extraits.
L’habitude s’est installée dans les rédactions des grands médias, parmi les politologues, de ne pas mettre en cause fondamentalement des sondages qui sont avant tout des produits commerciaux fabriqués par des firmes privées qui s’octroient la désignation fallacieuse d’« institut » alors qu’elles sont soumises aux lois du marché.
Certes, les journalistes prennent quelques précautions rhétoriques (emploi du conditionnel, question sans relance permettant au sondeur invité de rassurer), mais elles ne font que renforcer l’importance de l’événement. (…)
Mais on sait combien journalistes et politologues ont besoin des sondages, même frelatés, comme boussole pour couvrir l’actualité et la commenter à chaud dans des émissions qui sont réservées à ceux qui y croient et pour cause : ils n’auraient pas grand-chose à dire sinon.
Tel est le cas pour ce sondage Harris Interactive réalisé via Internet, c’est-à-dire en recourant à la pire des techniques qui existent puisqu’elle ne permet pas de s’assurer de la sincérité des réponses (d’à peu près rien d’ailleurs).
Cette technique n’est là que pour pallier les contacts par téléphone (déjà plus que limites) et par face à face au domicile (plus fiables), qui atteignent des taux de refus de la sollicitation tels (90%) que les coûts de fabrication en deviennent exorbitants.
Ainsi, rien ne laisse penser que Le Pen soit réellement en tête des intentions de vote, même avec l’« hypothèse Aubry ». Il ne s’agit pas, comme sondeurs, journalistes, politologues et politiciens veulent le croire, d’une « photographie » ni d’une « enquête d’opinion ».
Depuis quand faire cliquer des internautes peut-il être qualifié d’enquête ? En quoi ce procédé paresseux permettrait-il de s’assurer de la sincérité et de la représentativité des répondants ?
De plus, on ignore à combien Marine Le Pen « sort » en données brutes. En général, son chiffre des intentions de vote reçoit un « coefficient de redressement » de 50%, pour corriger certains biais, comme par exemple la difficulté d’avoir à déclarer que l’on compte voter FN.
Certes, il est indéniable qu’elle est épaulée (invitations à la télé, journalistes à ses basques, surenchères politiciennes pour la faire monter, etc.). Qu’elle soit « haut » n’est pas douteux, mais dépasse-t-elle vraiment 16% ? Plusieurs éléments suggèrent que non.
Des logiques commerciales et électoralistes
– Bien que les sondeurs laissent de côté cet aspect, personne n’est certain que les réponses correspondent à de vraies intentions de vote, et pas à des réponses ludiques, de défiance ou de protestation. Les sondeurs eux-mêmes ont fini par admettre qu’un sondage aussi loin du scrutin n’a aucune valeur. Alors ?
– On sait que les rares quotas retenus par les sondeurs sont insuffisants (diplôme, locataire/proprio) et qu’ils sont trop englobant (« inactifs ») pour obtenir un échantillon représentatif.
– La fille de Jean-Marie Le Pen présente moins de stigmates négatifs que son père. Il y a donc de fortes chances pour que les électeurs avouent plus aisément leur futur vote en sa faveur. Est-il dès lors opportun de garder un « coefficient de redressement » au sujet des intentions de vote à son endroit ? Est-elle vraiment à 23% ?
Ne devrait-on pas, avant de balancer n’importe quels chiffres, être sûr que les réponses sont sincères, que l’échantillon est représentatif et que l’on doive le redresser ? Ne devrait-on pas faire échapper la vie démocratique française aux logiques commerciales et électoralistes qui gouvernent la publication de tels sondages (scoops vendeurs pour le média, thèmes d’émission racoleurs, publicité gratuite pour « l’institut », ventes de livres inquiets, etc.) ?
N’oublions pas qui possède (grands patrons, firmes étrangères) ces « instituts » qui sont à la science ce que les instituts de beauté sont à la médecine.
* www.rue89.com/2011/03/06/sondage-marine-le-pen-a-23-au-premier-tour-peu-….
** Titre et intertitres sont de la Rédaction.
Top crédibilité, les sondages…
· En 1980, selon un sondage, 82% des Français ne voulaient pas voter pour un candidat qui voudrait supprimer la peine de mort. En 1981, François Mitterrand est élu Président de la République avec une promesse de campagne : supprimer la peine de mort.
· En janvier 1995, la totalité des sondages donnent Jacques Chirac écrasé par Edouard Balladur au 1er tour.. Quatre mois plus tard, Jacques Chirac est élu Président de la République.
· En 2002, aucun sondage ne prévoit que Jean-Marie Le Pen sera devant Lionel Jospin aux élections présidentielles.
· En 2005, aucun sondage n’annonce que les Français voteront « non » au référendum sur un nouveau traité européen.
· En 2006, 76% des sondages annoncent que Ségolène Royal battra Nicolas Sarkozy en mai 2007.
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