Scientifique de renom, philosophe, sioniste convaincu, Juif orthodoxe s’il en fut, admiré autant que haï, Yeshayahou Leibowitz (v. plus bas) , va enfin , 17 ans après sa mort, avoir une rue à son nom en Israël. Il était temps !
C’est la petite ville d’Herzliya, au nord de Tel-Aviv, qui a osé sauter le pas en rendant hommage à celui qu’on surnommait le « prophète de la colère » et dont le grand public n’a, hélas, gardé que le souvenir de quelques interventions un peu trop brutales.
Alors que ceux qui connaissent l’homme et son œuvre savent à quel point Y. Leibowitz fut impressionnant d’intelligence, d’érudition et d’audace. Un homme qui a bien mérité du judaïsme. Et un des plus incompris aussi.
Les Juifs religieux, sionistes ou ultra-orthodoxes, tout en admirant parfois le maître du Talmud qu’il fut, haïssaient ses prises de position. N’osait-il pas réclamer la séparation de la Synagogue et de l’Etat ?
Ne tonnait-il pas contre le rabbinat « une des institutions les plus méprisables dans l’histoire du peuple juif » ? N’avait-il pas traité de « clown soufflant dans un shofar » – le grand rabbin Shlomo Goren, qui s’était livré à cet exercice en 1967 devant le Mur des Lamentations ?
Un mur qu’il surnommait d’ailleurs « le diskotel » en clamant : « Le culte du mur des Lamentations donne la nausée. C’est de l’idolâtrie ! » La droite, colons en tête, le détestait tout autant, lui qui dénonçait l’occupation de territoires et soutenait les soldats qui refusaient d’y servir , arguant que « l’occupation détruit la moralité du conquérant ».
Tout comme son ravageur rejet de la « Pureté des armes » . Comme si un fusil, un canon ou un char pouvaient être purs, s’exclamait-il.. Ne sont-ils pas faits pour détruire et tuer ? Et les soldats ne seront-ils pas, un jour ou l’autre, amener à violer les codes moraux pour la défense de la patrie ? »
Sans parler de sa sortie pendant l’invasion du Liban en 1982 où les excès des soldats israéliens au Liban démontraient, affirma-t-il « l’existence d’une mentalité judéo-nazie ».
Un Juif pieux avant tout
Détesté par ce camp là, Y. Leibowitz n’était pas mieux compris en face. A gauche, on l’appréciait pour de mauvaises raisons. Il ne fut jamais des leurs. Il ne se considéra jamais comme laïc, bien sûr, ni même comme humaniste ou pacifiste.
En fait, c’était sa haute conception du judaïsme qui l’amenait à prendre des positions anticonformistes voire paradoxales. Car il faut bien voir que Yeshayahou Leibowitzétait avant tout un Juif orthodoxe, qui respectait scrupuleusement le « joug « des obligations religieuses, les « mitsvot » imposées par la Torah .
Mais à ses yeux, si les commandements de la religion sont l’essence du culte de Dieu, ce service doit être « désintéressé ». On ne le fait pas pour obtenir une récompense car il ne saurait y avoir de réciprocité entre l’homme et son Créateur.
On pratique parce que « la vie de l’homme n’a de valeur et de sens que dans le culte divin »..Tout le reste découle de là, y compris son refus absolu d’attribuer un caractère sacre à quoi que ce soit en dehors de Dieu lui-même. Ni à un Etat, ni à un monument ni à une terre.
D’où sa réponse à la question toujours brûlante du caractère juif du pays : « Israël n’est l’Etat du judaïsme, Israël est l’Etat de certains Juifs contemporains » . Pour lui, il ne saurait y avoir d’Etat religieux parce que son but est l’intérêt des hommes et non le service de Dieu. La religion ne peut pas -et n’a pas à –tisser de liens avec le pouvoir.
De même, fut-il toute sa vie un partisan engagé et convaincu du sionisme. Mais pas de celui majoritaire aujourd’hui : « Le sionisme signifie que les Gentils ne nous gouvernent pas et que nous ne gouvernons pas les Gentils.» expliquait-il avant de poursuivre : « Ce n’est plus le cas depuis 1967 ».
D’où encore sa colère contre les gouvernements successifs d’Israël. En faisant de l’Etat la valeur suprême, en idolâtrant une terre, en instrumentalisant la religion, ils avaient selon lui perverti le sionisme. Pire, en opprimant un autre peuple, ils étaient devenus totalement illégitimes.
Quand on voit vers quels gouffres ces dirigeants ont mené Israël –et le mènent encore- on se dit que ce n’est pas une rue dans une bourgade qui devrait porter le nom de Yeshayahou Leibowitz mais bien la principale artère de chacune des villes d’Israël. Dans ses frontières d’avant 1967, s’entend.
O.W.
Yeshayahou Leibowitz, une vie
Né à Riga (Lettonie) en 1903, Y. Leibowitz reçoit une bonne éducation juive. Il poursuit des études scientifiques et philosophiques à Berlin puis Bâle et obtient plusieurs doctorats . En 1934, il émigre en Palestine et devient professeur de chimie à l’Université hébraïque de Jérusalem tout en donnant des cours de philosophie juive. Il sert en tant qu’officier durant la guerre de 1948.
Durant sa longue carrière, il supervise la rédaction de l’Encyclopaedia Hébraïca (de 1956 à 1972). Il anime des émissions radiophoniques sur la Bible, donne d’innombrables conférences, rédige de nombreux livres, notamment sur Maïmonide- dont on n’ose écrire qu’il fut son idole mais c’est l’idée.
Ses prises de positions politiques, religieuses et éthiques font de lui un des penseurs les plus admirés et controversés du pays. Ainsi, sa nomination pour le prestigieux « Prix Israël » en 1992 suscita-t-elle de violentes polémiques.
Le premier Ministre de l’époque, Itzhak Rabin, souvent mieux inspiré, menaça même de ne pas participer à la cérémonie. Yeshayahou Leibowitz renonça. Il mourut à Jérusalem, deux ans plus tard, le 18 août 1994. Il avait 91 ans.
Les Dits du Prophète
Voici quelques déclarations de YLeibowitz. Elles permettent de mieux comprendre sa réflexion. Et les hurlements qu’elle a pu susciter.
A propos d’Israël
-« La création de l’État d’Israël est dépourvue de signification religieuse, car cela n’a pas été une action orientée vers Dieu, mats accomplie parce que les Juifs en avaient assez de subir le pouvoir des Goyim. De même, la Shoah n’a aucun sens religieux. Elle est la conséquence de la présence d’êtres sans défense parmi des criminels ».
-« Si l’État d’Israël ne conclut pas la paix avec ses voisins arabes, avec le temps, il ne pourra pas continuer à exister. L’État d’Israël pourra survivre des années encore, mais, pour durer vraiment, il a besoin de la paix »
-« La violence est devenue l’essence de l’État d’Israël. La violence est devenue, chez nous, monnaie courante. Et nous nous sommes habitués à vivre avec elle. »
-« Tant que le gouvernement d’Israël, dans son abyssale bêtise, sera persuadé que l’aide américaine se poursuivra éternellement, il ne sera pas intéressé par la paix. Si nous continuons dans cette voie, l’état d’Israël sera détruit ».
A propos de la religion
-« En Israël, la religion juive est devenue une maîtresse entretenue par le pouvoir laïc, une concubine ; et l’establishment religieux n’est que le maquereau de cette prostituée ».
-« L’adoration du Mur des lamentations est de l’idolâtrie, la sanctification des territoires est de l’idolatrie et, à certains moments, la glorification de l’Etat par-dessus toute chose est aussi de l’idolatrie ».
Et enfin, ceci, qui est un peut être un des arguments les plus convainquants jamais énoncé sur la question :
« La preuve de l’existence de Dieu, c’est l’existence d’un homme capable de Le penser ».
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