Dieu et les services secrets

La nomination d’un nouveau chef à la tête du Shin Beth, le service de sécurité intérieure (v. encadré), n’est jamais un acte quelconque. Celle de Yoram Cohen révèle l’importance croissante des Juifs religieux et de l’extrême droite dans les structures de l’Etat juif.

C’est devenu une tradition quelque peu paradoxale : dans quasi tous les pays démocratiques, le nom du chef des services secrets n’en est plus un. Israël ne fait pas exception à cette règle : on connait donc l’identité de celui qui dirigera désormais le Shin Beth, l’agence de contre-espionnage israélienne.

Il s’agit de Yoram Cohen, 51 ans, qui en était le vice-directeur depuis quatre ans. Un homme qui connaît la maison comme sa poche : il est entré au Shin Beth en 1986 et a fait toute sa carrière dans la lutte anti-terroriste.

Arabisant, il a presque toujours œuvré en Cisjordanie où il a acquis la réputation d’un « homme à poigne ». C’est lui, entre autres, qui a mis en œuvre la politique des « « assassinats ciblés » visant des responsables du Hamas ou du Djihad islamique.

On ne s’étonnera pas que le gouvernement actuel ait choisi un « dur » pour ce poste, mais ce qui est intéressant, c’est qu’il s’agit aussi, pour la première fois, d’un Juif pratiquant. Yoram Cohen rejoint ainsi la déjà longue cohorte des officiers religieux nommés à des postes-clés de l’administration et notamment des organismes de renseignements et de sécurité.

Ainsi, au début du mois de mars, le Premier ministre a-t-il nommé à la tête du Conseil de sécurité nationale un autre religieux, très marqué à droite, le général Yaakov Amidror. Ou encore Yair Naveh, autre partisan de la manière forte, qui fut chef d’Etat-major de Tsahal par intérim en 2010.

Outre sa tendance marquée au « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens », le général Naveh s’est aussi illustré en proclamant que l’armée israélienne « avait davantage besoin de croire en Dieu que de chars et d’avions »…

Le candidat des colons ?

Bien sûr, le fait d’avoir la foi n’empêche en rien un militaire d’être compétent et loyal envers son pays ni d’obéir aux ordres du pouvoir civil.  Et il serait scandaleux de bloquer une carrière selon ce critère.

On suivra toutefois avec attention la manière dont Yoram Cohen gèrera la situation en Cisjordanie. D’autant que, normalement, c’est un autre candidat qui aurait dû hériter de son poste.

Mais cet homme là -dont le nom doit rester secret puisqu’il n’a pas été nommé- déplaisait fortement aux colons. N’était-il pas à la tête du « département juif » du Shin Beth et, en tant que tel, chargé d’infiltrer les milieux d’extrême droite ? Surtout ceux qui sévissent en Cisjordanie…

Quoi qu’il en soit, Yoram Cohen hérite d’une masse de problèmes : outre le cas, aussi douloureux qu’interminable, du soldat Gilad Shalit, enlevé par le Hamas en 2006, il devra affronter la montée de la tension dans le sud du pays et la reprise des attentats au centre du pays et dans les territoires occupés.

Sans oublier la perspective d’un embrasement au nord avec le Hezbollah, les déstabilisations en cours chez les voisins arabes d’Israël et, bien sûr, le nucléaire iranien. S’il n’est pas certain qu’elle l’aide, sa foi ne pourra pas lui faire de mal…

O.W.

Shin Beth, une réputation ternie

Le Shin Beth, aussi nommé « Shabak », est le service de sécurité intérieure d’Israël. C’est une des trois agences de sécurité du pays avec le Mossad, qui s’occupe de la sécurité extérieure et l’Aman, chargé des questions militaires.

Comptant environ 6.000 personnes, le Shin Beth se compose de trois divisions : les Affaires arabes qui lutte contre le terrorisme. La deuxième s’occupe des Affaires non-Arabes. Jusqu’à la chute du Mur de Berlin en 1989, elle avait principalement en charge les pays communistes.

Enfin, la troisième, la Division de la sécurité assure la protection des hommes politiques, des industries militaires, de la compagnie aérienne El-Al, etc. Elle surveille aussi les mouvements d’extrême gauche et, depuis l’assassinat d’Yitzhak Rabin, d’extrême droite.

Longtemps excellente, la réputation du Shin Beth a été ternie par la révélation de nombreux mensonges destinés à protéger ses agents et surtout par la brutalité de ses interrogatoires. Certes, en théorie, Israël condamne l’usage de la torture-–et même de la force- pour obtenir des renseignements  

Seule est permise « l’utilisation modérée de pressions physiques et psychologiques ». Mais le Shin Beth est, lui, autorisé à user de « mesure spéciales » si des vies sont en danger, et il ne s’en prive pas….

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