Mort d’un monstre

Juliano Mer-Khamis était juif et arabe. Il était d’extrême gauche. Il prônait la coexistence entre Israéliens et Palestiniens. C’était beaucoup. C’était trop. Il a été abattu hier.

Ainsi donc le cinéaste et réalisateur Juliano Mer-Khamis, 52 ans, a été assassiné ce 4 avril 2011 à Jenine (Cisjordanie). Notons que, pour beaucoup, il n’aurait même pas dû naître. Pensez donc : il avait comme parents Saliba Khamis et Arna Mer. Un Arabe chrétien et une Juive israélienne.

En plus, son père avait été Secrétaire général du Parti communiste d’Israël dans les années 1960 et elle était une sabra antisioniste. Où classer un enfant pareil sinon dans la catégorie « bizarreries génétiques » ou « erreurs de la nature » ? Un monstre, n’ayons pas peur des mots.  

D’ailleurs, notre presse de droite l’a évoqué -brièvement- en parlant « d’assassinat d’un Arabe israélien ». Il avait beau avoir une mère juive, pour les gens comme lui, c’est le père qui prime. Pourtant Juliano Mer-Khamis, né à Nazareth, en Israël, avait été assez juif pour servir comme parachutiste dans Tsahal.

Ou être acteur dans nombre de films israéliens (dont Kippour d’Amos Gitaï) ou à la télévision  ou encore dans les théâtres Habima ou Beth Lessin. Mais on ne va pas contre son hérédité.

Il n’avait donc pu s’empêcher de suivre les traces de sa mère qui avait des lubies pour le moins bizarres. Ainsi, en 1987, au début de la 1ere   intifada, avait-elle fondé une association pour  défendre les enfants palestiniens emprisonnés.

Puis, elle s’était installée dans le camp de réfugiés de Jénine, pourtant un « bastion du terrorisme » comme on disait à l’époque. Juste pour y créer des écoles alternatives à celles fermées par les autorités militaires israéliennes de 1988 à 1990. En 1989, elle avait aussi fondé et dirigé jusqu’à sa mort en 1994, un « théâtre ouvert » pour les enfants du camp.

Déguisés en cochons

Juliano Mer-Khamis avait d’abord consacré en 2004 un documentaire, Les enfants d’Arna, au travail de sa mère et notamment à ce théâtre, rasé par Tsahal lors de l’Opération « Remparts » de 2002.

Ensuite, grâce au succès du film, il l’avait recréé en 2006, sous le nom de « Théâtre de la liberté ». Pour ajouter à la provocation, il s’était associé pour ce faire avec Zakaria Zubeidi, un des gamins qui jouaient dans le théâtre de sa mère. Mais qui était devenu ensuite le chef militaire de l’organisation terroriste, les « Brigades des martyrs d’Al Aksa » avant de s’en retirer.

Déjà mal vu par les « durs » israéliens, Mer-Khamis n’était guère mieux vu par ceux d’en face. Pour les intégristes musulmans, le théâtre en soi, comme tout ce qui peut distraire les gens, est « haram », interdit.

Il avait osé monter une pièce adaptée de La ferme des animaux, de George Orwell. Une véritable provocation puisque le livre dénonçait la récupération des révolutions par des dictateurs. Et en plus, certains des jeunes acteurs étaient grimés en cochons…

De toute façon, trop arabe pour certains Israéliens, Mer-Khamis était trop  juif pour certains Palestiniens. Et des deux côtés, il n’y a pas de place pour des fous qui croient pouvoir rapprocher les deux peuples.

Il a donc été assassiné devant son théâtre par un groupe d’hommes armés. Zakaria Zubeidi y voit la main des services secrets israéliens, les amis juifs de Mer-Khamis celle d’extrémistes palestiniens. Des deux côtés, on a bien sûr condamné ce meurtre. Mais personne n’en a vraiment été étonné. Les monstres ne font jamais de vieux os, même les enfants savent cela.

 

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