Anna Bikont, Le Crime et le Silence, Denoël

Henri Raczymow l’évoquait dans sa dernière chronique littéraire. Nous avons souhaité revenir sur cet ouvrage d’Anna Bikont, Le Crime et le Silence(Denoël). Un véritable reportage historique sur le pogromde Jedwabne de 1941. Une lecture indispensable à toute compréhension des réalités de la Pologne contemporaine dans ses rapports au passé juif et à la Shoah.

En mai 2000, la sortie du livre de Jan Tomasz GrossLes voisinssur le pogrom de Jedwabne, bourgade du Nord-Est du pays dont les habitants juifs ont été massacrés par leurs voisins chrétiens le 10 juillet 1941, déclenchait en Pologne un intense débat national sur les rapports entre Juifs et Polonais. Aujourd’hui, la parution de La moisson d’or, dernier ouvrage de Jan Gross, sociologue américain d’origine polonaise, mobilise à nouveau les ultra-nationalistes et tous ceux qui s’acharnent à occulter les responsabilités polonaises dans l’extermination des Juifs de Pologne par les nazis.

En août 2000, Anna Bikont, journaliste à Gazeta Wyborcza, se lance à son propre compte dans une longue enquête à la recherche des archives et des témoins du massacre de Jedwabne. Elle ne peut réaliser ce reportage pour le compte de son journal dont le directeur, Adam Michnik, peine à admettre la réalité du pogrom dévoilé par le livre de Gross. Paru en 2004, sous le titre de My Z Jedwabnego (Nous de Jedwabne),le livre d’Anna Bikont reconstitue les faits et, à travers l’enquête, décrit aussi, l’évolution de la mémoire du crime. Dans un récit dense, l’auteur nous confronte aux assassins et à leurs héritiers, aux portes closes, aux insultes et aux menaces… Mais elle transmet surtout la mémoire des victimes à travers les témoignages des rares survivants, et rend hommage à cette poignée de « Justes » qui, malgré l’antisémitisme meurtrier des communautés paysannes locales, ont fait preuve de courage en sauvant des Juifs. Paysanne pauvre et très pieuse, mariée à 16 ans, Antonina Wyrzykowska sauve sept Juifs, dont Szmul Wasersztejn, auteur du témoignage qui incitera Gross à se pencher sur ce pogrom oublié. Elle n’a jamais raconté ce qui s’est passé à Jedwabne, pas même à ses enfants… Comme elle le dit à Anna Bikont : « Ceux qu’on craignait le plus, c’étaient les voisins ».

Ce récit poignant est construit sur l’alternance entre le journalde terrain de l’investigatrice et une série de chapitres thématiques, véritables tableaux d’histoire qui, sur base de témoignages écrits ou d’interviews, révèlent progressivement toute l’ampleur et les ramifications du meurtre collectif commis à l’été 1941 par des Polonais contre leurs concitoyens juifs, à Jedwabne et dans plus de vingt autres localités du diocèse de ?omza.

Meurtre annoncé

Comme le montre Bikont, « l’orgie de sang » qui anéantit les communautés juives dans la région de ?omza est un meurtre annoncé, perpétré à l’incitation des Allemands, certes, mais avec la participation et l’assentiment de la majorité de la population, notables en tête, sous la bénédiction tacite de l’Eglise locale, antisémite militante. Le 7 juillet 1941, à Radzi?ów, la milice locale, formée de militants nationalistes, procède à l’extermination de toute la communauté juive de la ville. Après avoir assassiné les hommes à l’arme blanche, les commandos de tueurs font brûler vifs les vieillards, femmes et enfants. Un modèle d’extermination massive reproduit le 10 juillet à Jedwabne. Le pillage des biens juifs par les habitants de la localité et des villages voisins accompagne le massacre.

Le 10 juillet 2001, à Jedwabne, le président de laRépublique polonaise, Aleksander Kwasniewski, demande pardon au nom des Polonais. Acte courageux d’expiation face à l’opposition de la communauté locale. Durant l’affaire Jedwabne, de rares téméraires, tel le maire, Krzysztof Godlewski, ont cherché à dialoguer avec le passé douloureux de leur petite ville. Ils ont vite été réduits au silence et forcés de partir.

Dix ans après, Jedwabne reste « le pays du mal », une communauté fondée sur la solidarité de la mémoire du meurtre collectif et de son déni. Une petite ville perdue au fond d’une région pauvre, où seuls ont droit de cité les enfants du crime et les disciples de la haine raciale.  

Anna Bikont, Le Crime et le Silence. Jedwabne 1941, la mémoire d’un pogrom dans la Pologne d’aujourd’hui, Denoël, 2011

  

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