Le meurtre d’Itamar et ses idées reçues

Le meurtre d’une famille de colons de Cisjordanie a mis fin à la période d’accalmie que connaissait Israël depuis 2009. Il est encore difficile de se prononcer sur le déclenchement éventuel d’une troisième intifada. Ce crime odieux a par ailleurs suscité en Israël des interprétations ineptes et déplacées, tant à gauche qu’à droite, que notre correspondant Denis Charbit s’efforce de déconstruire.

La comptabilité morbide est repartie : ici, une famille juive, les parents et trois enfants, est assassinée de sang-froid; puis, sans lien avec cette effroyable tuerie, c’est une famille palestinienne, les parents et deux enfants, qui a été liquidée; ce fut ensuite le sort d’une touriste britannique d’être tuée sur le coup après l’explosion d’un engin à Jérusalem; des missiles tombent enfin sur Ashdod et Beer-Sheva, plongeant dans la panique la population paisible. Depuis l’opération « Plomb durci » et l’incident de la flottille, le cycle de la violence se remet en marche après une accalmie qui semble avoir duré une éternité. Faut-il voir dans les deux attentats le lancement de la troisième intifada et dans la tension au sud le préalable qui mènera tôt ou tard à une deuxième opération « Plomb durci » ?

Tous les observateurs s’accordent à penser que le retour aux hostilités n’est dans l’intérêt d’aucune des parties. Mais l’enchaînement des actes de violence pourrait bien conduire à une nouvelle confrontation. Déjà, le printemps arabe, dont la plus belle des prouesses était la chute de régimes autoritaires sous la pression populaire sans recours à la violence et sans effusion de sang, est rougi par la répression brutale au Bahreïn, en Syrie et en Libye où un immense bain de sang a été évité de justesse grâce à l’intervention étrangère.

Inepties de notre camp

Notons également que la violence génère avec elle le retour des poncifs et des idées reçues, des stigmatisations et des anathèmes, des interprétations toutes faites. Comme si la violence brute ne suffisait pas, il faut encore que le verbe s’empare de l’événement et l’exploite jusqu’à la lie pour lui faire cracher, outre le sang versé, l’excellence de son idéologie. La tentation existe. Tentons d’y résisteren commençant par les inepties qui viennent de notre propre camp. Ainsi, ce n’est pas parce que le processus de paix est au point mort que le crime d’Itamar a eu lieu. Ce propos est stupide. Pire, il fournit à l’assassin des excuses. Or, toutes les informations et les recoupements effectués par les services de sécurité après l’attentat convergent pour admettre qu’aucune organisation n’en serait à l’origine. On voit bien, du reste, que nulle parmi elles n’en a revendiqué la responsabilité. Si c’est donc bien l’affaire d’un seul avec probablement deux ou trois acolytes, il est plus que probable que les circonstances politiques et diplomatiques n’y ont joué strictement aucun rôle : autrement dit, le même attentat aurait pu être commis, même si nous étions à la veille de la signature d’un traité de paix. On aurait alors écrit sans doute que l’accord étant imminent, l’attentat n’est qu’un ultime baroud d’honneur. C’est indépendamment de l’état du processus de paix que le crime d’Itamar a été commis.

Du même acabit, on peut également pointer du doigt cette tentation néfaste d’expliquer le crime par le lieu où il a été perpétré : une implantation, comme on dit à droite, une colonie, comme on s’écrie à gauche. Le lieu est-il neutre ? Non, bien sûr, mais, une fois de plus, cela ne peut être une raison pour excuser le crime ou en atténuer l’horreur. Trop de gens parmi nous laissent ainsi entendre que si les victimes n’ont point mérité leur funeste sort, elles l’ont tout de même cherché en allant planter leur domicile dans un territoire qui ne leur appartient pas. Si l’affaire n’était tragique, on pourrait rapporter cet argument stupide à celui de Géronte dans Les Fourberies de Scapin : Que diable allaient-ils faire dans cette galère ?

Pas plus que Géronte n’a raison, on a carrément tort de se raccrocher à une telle ineptie. Notamment, parce que les auteurs des attentats ne font guère la différence entre les territoires occupés et Israël en deçà de la ligne verte : pour beaucoup de Palestiniens, Israël dans les frontières de 1967 est aussi un territoire occupé. Cette distinction qui, parmi les Juifs, est capitale ne l’est pas autant pour les Palestiniens. Dans leur vision des choses, la Palestine est une, ce qui n’empêche nullement la majorité d’entre eux de renoncer à une partie de la Palestine occupée pour ne réclamer la souveraineté que sur la Cisjordanie. C’est d’ailleurs l’argument symétrique que les Israéliens ont fait leur.

La seule chose qui explique le choix d’Itamar comme lieu de perpétration du crime, c’est qu’il est sans doute plus facile de commettre un attentat dans un endroit relativement isolé et peu surveillé, comparé à une localité israélienne, barrière de sécurité oblige. Qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit nullement de nier la différence politique qu’il y a à frapper dans une implantation et dans une cité en Israël. Dans ce dernier cas, ce n’est pas seulement franchir la ligne verte, mais dépasser également une ligne rouge. De la même manière que frapper Ashdod n’a pas, dans la communication tacite qui existe entre Israël et le Hamas, le même sens que frapper Sderot. C’est un signe d’escalade, un signe de lutte intensifiée. Mais n’accordons point à l’avance à l’assassin le privilège de la légitime défense parce qu’il aurait tué ici, et non là-bas.

Un colon est un civil

Par hostilité politique, il y a une distinction que l’on oublie trop facilement au sein de la gauche et qu’il convient de réaffirmer avec force : un colon est un civil, pas un soldat. S’il est une cible plus facile à abattre sans doute, il n’en est pas moins un civil dont l’existence est sacrée, comme l’est celle de n’importe quel autre civil, qu’il soit juif ou arabe. C’est une question de principe qui n’a rien à voir avec la franche conviction que l’existence de ces implantations est un des obstacles majeurs à la paix. Il n’est pas le seul : le retrait des territoires est difficile à mettre à œuvre lorsqu’une population civile y réside. Mais sur ce chapitre, le gouvernement n’agit pas sous la pression des colons, mais par conviction profonde. On peut bien considérer qu’Itamar soit une colonie illégale, qu’elle doive être démantelée, qu’il faille ramener en métropole ses habitants et que la paix israélo-palestinienne passe par leur retour au bercail, il n’en reste pas moins qu’en tant que civils, leur vie doit être préservée. La cause palestinienne n’y gagnera rien : plutôt que des attentats à Itamar ou à Jérusalem-Ouest, un acte de résistance civile, du type de ceux qu’on a vus à Tunis et au Caire, pourra faire plier le gouvernement endurci et convaincra bien plus l’opinion publique israélienne de la nécessité de rebrousser chemin.

Mais la gauche n’a pas le monopole des arguments déplacés. Les militants du Grand Israël en ont plein leur sac. A commencer par cette décision de publier les photos des bébés assassinés. Que la famille ait donné son autorisation est insuffisant. Quelle illusion sotte de croire que la publication de quelques photos d’horreur fera basculer l’opinion internationale de notre côté et rendra l’occupation plus justifiable et justifiée. Il en est de même de la précipitation avec laquelle d’aucuns tiennent avec l’acte du meurtrier la représentation du Palestinien tel qu’ils le conçoivent : sauvage, barbare, il est l’incarnation de la Palestine, le bras armé de tous les Palestiniens, le délégué ultime de la cause.

Une fois n’est pas coutume, un micro-trottoir en Palestine a montré pourtant une réaction de dégoût chez les personnes interrogées. Ce qui autrefois aurait été accueilli avec un silence prudent, une approbation tacite, a soulevé aujourd’hui le cœur et l’indignation des Palestiniens : il y a des actes qui défigurent une cause, et des moyens que l’on n’utilise pas. « Un homme, ça s’empêche », écrivait Albert Camus.      

La violence ne change rien

Dans cette région du monde qui est la nôtre, l’accalmie est toujours en sursis, toujours de courte durée, et c’est pitié. Pitié pour les hommes et les femmes qui se font, peu ou prou, une raison de cette violence qui se réveille après un repos furtif. A tous ceux qui sont convaincus de son utilité, reconnaissons plutôt que le plus souvent, elle ne change rien. Cette violence aveugle conduit souvent à confondre dans la même indignation les actes qui en portent la marque. Quelles que soient les circonstances, quels que soient les moyens employés, tous les actes de violence ne sont-ils pas de même nature, puisque dans tous les cas, ils visent à faucher des vies innocentes. Et cependant, en dépit du fait qu’il ne sied pas de faire des distinctions dans l’horreur, et aussi habitué que l’on soit au spectacle de la violence, avec l’attentat d’Itamar qui a fauché le père, la mère et trois enfants de la famille Fogel, on est saisi d’effroi : égorger et poignarder de ses mains des enfants dans leur sommeil est un seuil de plus dans la violence. Même si le résultat avait été identique, l’effroi n’eut pas été le même si l’assassin avait lancé une grenade. Autant que le résultat, la manière fait la différence. C’est sans doute que si l’on peut imaginer le pilote en train de larguer sa bombe et le guérillero en train de jeter sa grenade, l’on ne peut se représenter celui qui égorge, une par une, ses victimes. 

]]>