Français depuis combien de siècles ?

En ce temps-là, les gens étaient loin de prévoir qu’un minuscule téléphone, le portable, leur permettrait de raconter leur vie dans les bus, les cafés, les supermarchés. On passait 8 heures par jour avec des collègues sans rien savoir d’eux. On se disait « vous », on ne se livrait pas. C’est comme ça que j’ai partagé pendant plus de deux ans, à Paris, un bureau et une affectation avec un collègue dont je ne savais à peu près rien, sinon qu’il exerçait son travail avec un curieux mélange de sérieux et de désabusement. Etait-ce l’effet de l’âge ? Il devait avoir près de 60 ans, j’en avais la moitié.

L’homme avait faitdes études prestigieuses -Normale Sup-, il vivait seul et s’en retournait chaque vendredi soir dans le Limousin, où il possédait un élevage d’ovins. Un jour, c’était en mai 1958, lui qui ne parlait jamais de politique avait comparé le comportement de ses moutons à celui des Français qui venaient de se prononcer pour le retour au pouvoir de Charles de Gaulle.

Ce n’est qu’à la veille du jour où j’allais quitter l’entreprise -c’était alors la deuxième agence de publicité de France- que mon voisin de bureau tenait à évoquer son passé. Entré comme beaucoup de Normaliens dans l’administration préfectorale, cet homme était devenu un haut fonctionnaire de Vichy. Radié de la fonction publique à la Libération, il avait vivoté de petits emplois avant de trouver dans la publicité une situation stable et décemment rémunérée.

« Pourquoi me racontez-vous cela, à moi ? », ai-je demandé. « Parce que vous êtes juif… Et puis, vous avez toujours été loyal » !

Nous devions être une bonne dizaine de Juifs dans l’agence, et je ne me souviens pas qu’un seul se soit dévoilé. Même entre nous, on faisait comme si on ne s’était pas reconnu. Survivance du temps où il fallait se taire pour survivre ? Pour ma part, j’ai longtemps pensé que c’était mon adhésion aux valeurs universelles (tous frères, etc.) qui impliquait le renoncement aux particularismes, mais allez savoir… De toute façon, vers 1960, quand on voulait faire carrière dans une grande entreprise française, on ne parlait pas de « ça ». Ou alors, on allait chez « tonton Marcel » (Bleustein-Blanchet, le légendaire patron de Publicis).

Pour mon origine, mon collègue avait su lorsque que j’avais relevé en sa présence un propos antisémite tenu par un de nos gros clients. Un propos qui visait un tiers, mais que je n’ai pu laisser passer. Nous n’avions plus jamais parlé de ce petit incident.

Au cours de notre soirée d’adieux, mon collègue m’expliqua l’antisémitisme français, « civilisé ». En 1939, affirmait-il, les Juifs étaient largement en surnombre dans ces activités qui façonnent les esprits : la presse, le cinéma, la littérature, l’enseignement supérieur, le Barreau, la médecine. Une présence d’une telle ampleur ne pouvait qu’altérer la sensibilité française, faite de clarté, de logique, de mesure. « Le contraire du pilpoul à la Marcel Proust », disait-il. « Je ne nie pas l’intelligence des Juifs, leur ingéniosité, mais le tourbillon qui les anime n’a rien de commun avec ce qui s’est élaboré chez nous à travers les siècles… », ajoutait-il.

Cette conversation m’est revenue à l’esprit en apprenant que divers élus de la majorité française, craignant les effets d’une candidature Strauss-Kahn aux présidentielles de 2012, se sont interrogés sur les « racines » de celui-ci (Laurent Wauquiez), sur son parcours qui ne correspondait pas à « l’image de la France, de la France rurale, de la France des terroirs et des territoires, de la France qu’on aime bien » (Christian Jacob).

Même si ça secoue, n’exagérons rien. Le président de l’UMP, Jean-François Copé, est juif, le Président de la République se proclame « ami des Juifs ». Et pourtant, jusque dans leurs rangs, on voit que « le ventre est encore fécond d’où est sorti la bête immonde » (Bertolt Brecht). Eh oui. 

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