Tsahal intègre de plus en plus de soldats religieux issus du mouvement sioniste religieux. Une évolution sociologique quipose la question du rapport entre soldats et rabbins, entre armée et religion.
Le chef d’Etat-major adjoint est depuis novembre dernier un Juif religieux. Une première dans l’histoire de Tsahal. Pour certains, la nomination de Yair Naveh à ce poste est une source de fierté, pour d’autres une raison de s’inquiéter, et pour les derniers, une évolution naturelle liée à celle de la société. Cette dernière position est notamment celle de Benny Ganz, le nouveau chef d’Etat-major nommé en février. « L’intégration des religieux dans l’armée reflète l’évolution de la société dans son ensemble. Il reste que les officiers sont nommés en fonction de leur mérite et non de leurs croyances », soulignait Ganz en septembre, alors que ce général, laïque par ailleurs, ignorait qu’il allait devenir chef d’Etat-major de Tsahal.
Quel est le nombre de religieux au sein de l’armée ? Selon une étude parue en 2009 dans le journal militaire Ma’arahot, 31,4 % des officiers de l’infanterie étaient des religieux en 2007 contre 2,5 % en 1990,une hausse vertigineuse donc en moins de vingt ans*. « Il y a beaucoup de r eligieux parmi les Golani (brigade d’élite de l’infanterie), parce que les yeshivot hesder (collège militaire religieux) préparent plus particulièrement à cela », observe Yehouda Ben Meir, ancien député du Parti national religieux. Cependant, si les officiers religieux sont très présents dans l’infanterie, ils le sont peu dans l’artillerie, l’aviation ou la marine. Les kibboutznikimrestent surreprésentés dans nombre d’unités, notamment parmi les pilotes. « En fait, peu de religieux décident defaire une carrière militaire », souligne Eyal Ben Ari, anthropologue à l’Université hébraïque de Jérusalem.
L’armée est donc moins homogène sociologiquement qu’elle ne l’était pendant les 25 premières années de son existence. Le rabbin Moshe Hagar-Lau, colonel de réserve, responsable du collège militaire préparatoire Yatir, se souvient : « Dans le temps, il n’était pas simple d’être religieux dans l’armée, car on était différent. L’esprit de camaraderie si important à l’armée n’était pas toujours compatible avec cette différence ». Depuis, les choses ont bien changé. Ainsi, dans les bureaux des bases militaires, il y a de plus en plus de mezouzotfixées aux portes, et les images de grands Sages juifs sont désormais accrochées aux murs à côté de la photo officielle du Président de l’Etat.
Une mixité contestée
Autre réalité, les problèmes liés à la mixité de l’armée. Des difficultés qui vont en s’aggravant. Il arrive que dans les assemblées festives, des hommes sortent d’une salle lorsqu’une soldate se met à chanter. Des soldats issus du courant nationaliste religieux préfèrent rejoindre les rangs des unités haredim(ultra-orthodoxes) où il n’y a pas de femmes, ces dernières étant considérées comme le diable. « Cela fait partie de la tendance à l’orthodoxisation du courant nationaliste religieux», précise Eyal Ben Ari. De leur côté, nombre de jeunes femmes religieuses choisissent de faire le service national civil pour ne pas être confrontées à la mixité de l’armée. L’intégration des religieux pose donc à l’armée un vrai défi en termes de gestion de ressources humaines.
La présence croissante des religieux dans l’armée pose également un problème politique majeur. A gauche, certains s’inquiètent du risque d’une double allégeance de ces soldats religieux à leurs officiers et à leurs rabbins. Tsahal, longtemps dominée par des hommes issus des kibboutz, ne risque-t-elle pas d’être bientôt contrôlée par les religieux, lesquels seraient sous l’emprise de certains rabbins qui refusent de restituer les Territoires ? En d’autres termes, le sabre ne serait-il pas bientôt au service du goupillon ?
Pour Stuart Cohen, professeur au Centre d’études stratégiques Begin-Sadate, « la question de la double autorité, celle de l’officier et celle du rabbin, est un faux problème. Lors du retrait de la bande de Gaza, très peu de soldats ont refusé d’exécuter les ordres qu’on leur avait donnés. Et je pense qu’il y aurait très peu de cas de désobéissance s’il y avait un retrait de Cisjordanie ». Même son de cloche chez Yehouda Ben Meir, ancien député et chercheur à l’Institute for National Security Studies, pour qui « le risque de désobéissance des religieux est largement exagéré ». A cet égard, l’exemple de Yair Naveh, le nouveau chef d’Etat-major adjoint portant kippa, est édifiant. Durant l’été 2005, il est à la tête du retrait des quatre colonies de Cisjordanie; épisode qui lui vaut d’être devenu une référence pour nombre d’officiers et d’avoir été vertement critiqué par le mouvement colon et les nationalistes religieux.
Le refus « gris » de servir
Les difficultés à mettre en œuvre le retrait en Cisjordanie seraient plus le fait des soldats que celui des officiers, comme lors du retrait de la bande de Gaza. On évoque souvent le refus « gris », un refus de servir officieux qui s’est alors mis en place. Concrètement, les officiers ont préalablement « négocié » une abstention des soldats réfractaires, un moyen efficace d’éviter les refus ostentatoires pendant le retrait.
Cependant, il existe deux refus de servir : celui des religieux qui refusent d’évacuer les colonies, et celui des gauchistes qui refusent d’opérer dans les Territoires. Ainsi, les tensions existant dans la société traversent aussi Tsahal, situation logique dans une armée de conscription. A cet égard, Yossi Argaman, retraité de l’armée et spécialiste de l’histoire militaire en Israël, souligne : « Historiquement, le refus politique le plus spectaculaire fut celui d’un colonel (Elie Gueva) qui, en 1982, refusa d’entrer dans Beyrouth. A ma connaissance, jamais un religieux ayant grade de colonel n’a refusé des ordres donnés par sa hiérarchie ».
Yehouda Ben Meir, qui se définit avec fierté comme un sioniste religieux, est moins rassurant que certains de ses collègues universitaires laïques. « Il y a dans le monde religieux des éléments fanatiques, et certains servent dans l’armée. Je ne pense pas, comme la gauche, qu’ils représentent un grand danger, mais l’illusion messianique doit être prise au sérieux. Il est important de les identifier, car ils peuvent constituer un sérieux danger pour la démocratie. C’est l’un d’eux qui a assassiné le Premier ministre en 1995 ».
* Haaretz, 15/9/2010 (www.haaretz.com)
« L’armée est un lieu où se façonnent des politiques identitaires »
Anthropologue à l’Université hébraïque de Jérusalem, Eyal Ben Ari s’est notamment spécialisé dans l’étude de l’armée israélienne. Il nous donne son point de vue sur les évolutions récentes.
L’augmentation des religieux dans les rangs de l’armée est-elle la principale évolution de Tsahal ? Non, c’est une des trois évolutions majeures que l’armée a connues au cours de ces 25 dernières années. Premièrement, la composition de l’armée a globalement changé, les groupes périphériques -les Séfarades, les immigrés russes ou le courant nationaliste religieux- y sont plus représentés. A l’inverse, la proportion de la population ashkénaze appartenant aux classes moyennes a baissé. Deuxièmement, la conscription est devenue sélective. Cela permet à l’armée de recruter des jeunes qui ont un certain niveau scolaire. Tsahal, comme d’autres armées dans le monde, est de plus en plus technologique, elle a donc besoin de soldats qui ont un bon niveau d’éducation. Troisièmement, l’armée est devenue un lieu où se façonnent des politiques identitaires. Par exemple, les femmes ont exercé de fortes pressions pour améliorer leur rôle dans l’armée.
De la même manière, le camp national religieux a utilisé l’armée afin d’accéder à une position plus centrale dans la société. C’est sans doute la politique d’intégration la plus réussie.
Cette hausse du nombre de religieux correspond-elle à une évolution générale de la société ou traduit-elle le fait que les religieux soient attirés par l’armée ? Les nationalistes religieux ont accepté le projet sioniste, mais comme une expression de la volonté de Dieu. Pour eux, c’est une mitzva(commandement divin) de rejoindre l’armée. Leur augmentation dans l’armée est beaucoup plus importante que dans le reste de la société. Ces religieux ont pour ambition de diriger le pays et, en entrant à l’armée, ils gagnent prestige et soutien.
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