Les faits. L’objet social du MRAX (Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie) a été modifié,et tout le monde en parle. Il y a de quoi. Ainsi l’association censée contribuer « à la défense de la mémoire des victimes de persécutions racistes, commises notamment sous le nazisme »(version 2010) a désormais la volonté de défendre « la mémoire des victimes de persécutions racistes, commises notamment lors d’un génocide »(version 2011). Ouverture ? Volonté de rupture ? D’autres mots pour dire la même chose, ou pour dire autre chose ? La décision choque certains, « suit la juste logique des choses »pour d’autres. Sur internet, une pétition « Madame Laanan, rendez-nous le MRAX ! », lancée en février par des anciens du mouvement a déjà recueilli près de 600 signatures. Et si l’arrivée de Placide Kalisa comme président avait quelque chance d’aplanir les tensions, le retour de Radouane Bouhlal, en tant que directeur, n’a pas fini de faire du bruit.
Codirecteur de la revue Politique et membre de l’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB), Henri Goldman trouve le changement de statut effectué par le MRAX « maladroit », mais le procès qui lui a été fait, « injuste ». « Je suis certain que cela ne traduit aucunement un changement d’orientation sur le fond. Cela ne valait donc pas tout ce ramdam. La position du MRAX a d’ailleurs toujours été la même que celle du CCLJ, ne souhaitant pas faire de la Shoah une exception irréductible en reconnaissant sans aucune équivoque le génocide des Tutsi et celui des Arméniens. Mais au lieu d’ajouter la mention de ces deux génocides dans ses textes, il a préféré gommer toute référence explicite, avec des arguments juridiques que je n’ai jamais bien compris. Manifestement, au MRAX, on n’a pas mesuré les conséquences psychologiques de cette décision. Quoi qu’il en soit, je ne vois aucune raison de mettre en doute l’argumentaire d’Elisabeth Cohen, la vice-présidente du MRAX, en réaction à l’article de Marie-Cécile Royen (“ Le MRAX zappe le génocide juif ”, Le Vif/L’Express du 17/2/2011), quand elle réaffirme que le MRAX reste “ engagé aux côtés des concitoyens juifs tant dans la lutte contre l’antisémitisme que dans celle contre le négationnisme, comme de toutes les populations victimes de racisme, à égalité et sans en privilégier aucune par rapport aux autres” » …..
Secrétaire générale du Centre d’Action Laïque, Eliane Deproost regrette cette décision. « La question s’était déjà posée autour de la loi de 1995 sur la négation et la minimisation de certains génocides. Du point de vue historique, on ne peut pas dire bien sûr qu’il n’y a eu qu’un seul génocide, et d’un autre côté, la Shoah constitue un moment tellement exceptionnel dans l’atrocité humaine qu’il est important de lui reconnaître sa singularité ». Elle s’interroge toutefois : « S’il me paraît légitime que le mouvement élargisse ses préoccupations à d’autres moments génocidaires et à toutes les formes de racisme, on ne peut pas ne pas se poser la question quant à son évolution. Depuis plusieurs années, le MRAX se concentre essentiellement sur des questions d’islamophobie, cela m’avait déjà alertée lorsque je travaillais au Centre pour l’égalité des chances. Que l’attaque d’une mosquée soit considérée comme un acte islamophobe, cela me paraît normal. Mais on n’est pas pour autant islamophobe lorsqu’on interdit le port du voile. Il ne faut pas mélanger des questions religieuses et des questions de relégation, même si ces dernières sont une réalité pour une grande partie de la communauté musulmane. Je pense que le changement des statuts du MRAX est le signe d’une évolution bien triste en termes de reconnaissance de l’histoire, et je crois que ce n’est pas un hasard dans l’évolution du mouvement si ce changement intervient maintenant ».
« Nous sommes pour l’élargissement de la loi de 95 auxautres génocides, mais supprimer la référence explicite au nazisme, comme l’a fait le MRAX, peut conduire sur une pente dangereuse », estime lui aussi Henri Gutman, président du CCLJ. « Historiquement, le MRAX s’est créé après la guerre sur le “ Plus jamais ça ! ”, la Shoah étant la conséquence la plus terrible de l’intolérance, de l’exclusion et du racisme. La création du MRAX a été une façon de rebondir sur le plus ignoble. La négation du génocide des Arméniens et celle du génocide des Tutsi doivent être pénalisées aujourd’hui comme l’est la négation de la Shoah. Mais si on ne cite pas le plus horrible, on peut se demander quel est le dessein d’une telle décision. Pourquoi n’ont-ils pas consulté au préalable les membres des différentes communautés victimes des discriminations ? Où est passé le MRAX de Thérèse Mangot et d’Yvonne Jospa ? Nous ne nous reconnaissons plus dans le MRAX actuel. Mais ils peuvent encore rectifier le tir, qu’ils nous prouvent qu’il n’y a aucune volonté négationniste de leur part en reprenant dans leurs statuts les trois génocides plutôt qu’en supprimant la référence à la Shoah ».
Ancien permanent et militant du MRAX, rédacteuren chef de RésistanceS.be, Manuel Abramowicz confirme : « Certes, toute organisation militante ou politique doit être capable d’évoluer et de s’adapter à l’époque du moment. Le MRAX n’est pas un mouvement luttant uniquement contre l’antisémitisme. Il défend toutes les victimes du racisme, et d’autres peuples que le peuple juif ont été les victimes de génocides. Mais fallait-il pour autant qu’il supprime dans ses statuts cette référence au génocide commis contre les Juifs ? Ce génocide a été perpétré en Europe par un pays phare de la civilisation européenne, avec la complicité des gouvernements et des administrations collaborationnistes belges, françaises, hollandaises… Le génocide des Juifs fait partie de l’Histoire toute récente de notre continent. Il représente la barbarie que furent capables de commettre des Européens contre d’autres Européens. L’“ entreprise génocidaire ” hitlérienne démontre ainsi ce que l’Europe a pu produire de pire et démolit les stéréotypes racistes à propos des “ civilisations sauvages ”, qui seraient les seules capables d’actes de barbarie. Ce génocide et le régime raciste nazi constituent les bases fondatrices du MRAX, singularisées par le slogan des survivants : “ Plus jamais ça ”. De Belgiquefurent déportés vers Auschwitz des milliers de Juifs belges et immigrés (95% d’entre eux). Le MRAX est une organisation antiraciste et de soutien aux immigrés active en Belgique, et a été fondé par des rescapés et des orphelins de la barbarie nazie. Il ne pouvait donc pas “ gommer ”de son histoire le génocide commis par l’Allemagne hitlérienne ».
Président du Comité des Arméniens de Belgique, Michel Mahmourian nuance : « Bien que juriste, et sans doute parce que juriste, je crois peu à la nécessité de retoucher la loi pour l’adapter à l’évolution du temps. En l’espèce, les statuts du MRAX ne l’ont pas empêché de défendre la cause des victimes des deux autres génocides, notamment, en 2005, lorsque le gouvernement a voulu étendre la loi du 23 mars 1995 réprimant le négationnisme antijuif. Il faut d’autant plus résister au désir de marquer la loi de son empreinte personnelle, lorsqu’elle est chargée d’histoire. Le MRAX est une institution, pour ne pas dire un monument. Il fait partie de l’histoire de notre pays, mais aussi de celle de la communauté juive. Le MRAX n’est donc pas la chose de ses seuls membres cotisants. Ses statuts n’ont heureusement pas gommé la nécessité du devoir de mémoire. La nouvelle direction du mouvement est donc certainement bien consciente de ce que cela implique, et je ne doute pas qu’elle nous en livrera des témoignages concrets. J’ajoute que, lors des débats de 2005 évoqués ci-avant, le MRAX se distinguait avantageusement en exigeant que les trois génocides soient nommés dans la future loi. Il est dès lors curieux qu’à présent, il ait choisi de réviser ses statuts pour n’en plus nommer aucun ».
Le nouveau président du MRAX, Placide Kalisa, souhaite clarifier la situation. « Le CCLJ avait comme nous appuyé l’extension de la loi de 1995 aux génocides des Arméniens et des Tutsi, et l’esprit qui nous a animés dans ce changement de statut est uniquement celui de l’ouverture », souligne-t-il. « Moi-même d’origine tutsi, je comprends tout à fait que les victimes de la Shoah et leurs descendants puissent ressentir comme une blessurela manière orientée par laquelle une certaine presse a caricaturé notredémarche d’ouverture comme un zapping.Je voudrais réaffirmer qu’il n’y a jamais eu d’arrière-pensée ni d’intention de blesser qui que ce soit. J’espère aussi que ce n’est pas un procès d’intention qui a été fait à l’ancien président parce que celui-ci était d’origine arabo-musulmane ». Placide Kalisa poursuit : « L’objet social du MRAX est très sensible et symbolique, mais je reste convaincu que le CCOJB, le CCLJ et nous sommes des alliés objectifs. Nous devons travailler en synergie pour lutter contre l’antisémitisme et la montée croissante de l’extrême droite. A ceux qui craindraient que la suppression du mot “ nazisme ” dans nos statuts soit la porte ouverte aux dérives et nous permettrait de parler, qui sait, d’un “ génocide palestinien ”, je répondrais que le mot “ génocide ” désigne une qualification bien précise, qui répond à des critères. La ligne politique du MRAX a toujours été de ne pas prendre position sur un conflit qui ne se déroule pas chez nous. Nous nous occupons de suivre les problèmes de racisme, dont l’antisémitisme, de xénophobie et de discriminations en Belgique, ce qui n’empêche pas nos membres d’avoir leurs engagements personnels. Je demande donc qu’on nous accorde une neutralité bienveillante et qu’on nous juge surnos actes, sans procès d’intention, puisque notre intention n’était pas celle-là ».