Chasse aux Juifs dans l’Eldorado polonais

Dans Moisson d’or,Jan t. Gross expose les responsabilités des Polonais dans la spoliation des victimes de la Shoah et la traque des rescapés de la déportation. Mais les controverses suscitées par la parution de ce nouveau livre témoignent aussi des difficultés du dialogue de la Pologne avec les zones d’ombre de son histoire.

« Un livre terrifiant, mais douloureusement vrai et necessaire », commente l’historien jan grabowski. Moisson d’or(zlote niwa), de Jan T. Gross et irena grudzinska-gross, contextualise une singuliere photo noir et blanc parue en 2008 dans Gazeta Wyborcza: un groupe de paysans, hommes et femmes, posent en plein ete devant un tas de cranes et d’ossements dans un champ de treblinka, ou ils viennent d’etre surpris par la milice. En lisant le livre de Jan Gross, on comprend alors que les centres d’extermination de Treblinka, Belzec… ont été un « Eldorado » pour les paysans polonais des alentours, pendant et après la Shoah.

« Moisson d’ormontre qu’il faut admettre que beaucoup de Polonais ont collaboré avec les Allemands et que pour les Juifs, les Polonais étaient bien plus dangereux que les Allemands », reconnaît Eugeniusz Smolar, Juif polonais, figure historique de l’opposition de mars 1968 à 1989, et longtemps journaliste à la BBC. « La virulence de la propagande antisémite des années 1930 permet de comprendre la violence qui s’abat sur les Juifs dans des régions rurales de la Pologne, où la question juive reste aujourd’hui un thème tabou à cause des responsabilités locales dans la Shoah. Les générations de l’après-guerre ont été éduquées dans l’ignorance du sort des Juifs polonais. Tout a commencé à changer avec la diffusion en Pologne du film Shoah. L’affaire de Jedwabne, révélée par Jan Gross, a suscité un large débat sur les rapports entre Juifs et Polonais durant la Shoah. L’important, c’est de toucher les jeunes, de rompre la conspiration du silence en les incitant à s’intéresser aux vestiges du passé juif. En n’oubliant pas que l’extermination était une entreprise allemande ». Il insiste sur les spécificités des régions rurales de l’Est de la Pologne, où les paysans avaient surtout une identité locale et se différenciaient par leurs affiliations religieuses. Des communautés paysannes où tout le monde se connaît et s’espionne, dominées par la convoitise envers les moins démunis. « Tout Juif, même pauvre, avait la réputation de convertir en or son peu d’économies. Les paysans chercheurs d’or à Treblinka ou Belzec sont convaincus que des victimes ont avalé leur or avant de périr », assure Eugeniusz Smolar.

Journaliste à la Gazetta Wyborcza, Anna Bikont constate un changement profond dans l’attitude polonaise face à la Shoah depuis la publication du livre précédent de Gross sur le pogrom de Jedwabne en 2001. « Aujourd’hui, la discussion porte sur le contenu du livre et l’ampleur du phénomène de pillage des biens juifs par les paysans polonais qui participent aussi à leur extermination en dénonçant ou en assassinant ceux qui se cachent. Les travaux récents d’autres spécialistes de la Shoah en Pologne documentent et confirment les thèses de Gross ». Dans ses enquêtes, Anna Bikont a montré que ceux qui cachaient des Juifs, le faisaient souvent pour de l’argent et que ceux qui les aidaient par « altruisme » étaient rares et violaient les règles du consensus social local. « Leur héroïsme était vraiment extraordinaire », insiste-t-elle. « Ceci explique pourquoi ils faisaient tout pour cacher ce secret aux autres villageois. Après la guerre, ils sont souvent ostracisés par leur communauté. En Pologne, on n’a pas l’habitude de se vanter. Lorsqu’un inconnu me dit que son père ou son grand-père a sauvé des Juifs, je sais tout de suite que j’ai affaire à un antisémite et qu’après m’avoir cité cet acte d’héroïsme imaginaire, il va me parler des exactions des Juifs communistes. Ceci dit, l’Eglise freine ce mouvement d’ouverture, et rares sont les prêtres qui s’intéressent au passé juif ».

Le Juif cousu d’or

Chercheur en psychologie sociale sur l’antisémitisme en Pologne, Michal Bilewicz reconnaît volontiers la qualité du travail de Grosss. « Son livre souligne à quel pointles stéréotypes antisémites jouent un rôle décisif dans les pillages effectués par les paysans polonais. C’est le cliché du Juif pauvre mais cousu d’or, qui reste ancré dans la culture populaire, comme en témoignent ces chromos ou ces statuettes de Juif aux pièces d’or qu’on achète encore aujourd’hui pour s’attirer les bonnes affaires ».

Essai sans concession et rigoureusement documenté, Moisson d’or constitue une étape importante dans le dialogue polonais avec son passé sombre.

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