Il était une fois un rabbin qui habitait dans un shtetl. Chaque jour, à l’aube, il s’en allait dans la forêt et là, toujours près du même arbre, il priait et on disait que Dieu l’entendait.
La femme du rabbin préparait tous les vendredis du tchoulent, ce ragoût à base de bœuf, d’orge perlé, de pommes de terre et de haricots qu’elle faisait mijoter à feu doux toute la nuit pour être mangé chaud le shabbat. Quand on en mangeait, l’estomac était si gonflé qu’on ne pouvait plus bouger et l’on dormait pour le restant de la journée.
Le fils du rabbin, lui, ne souvenait plus où était l’arbre. Il priait donc au milieu de la forêt, et on raconte que Dieu l’entendait. Quant à sa femme, elle faisait de temps à autre du tchoulent. On s’en régalait pour s’endormir aussitôt après.
Le petit-fils du rabbin ne savait plus où était l’arbre, ni même la forêt. Il vivait maintenant à Varsovie et le matin dans son salon, il priait quelques fois, et l’on raconte que Dieu l’entendait aussi quelques fois. Sa femme, qui s’était habituée aux belles manières de la capitale, trouvait le tchoulent trop grossier, mais en faisait au moins une fois l’an pour son mari : « Chérie, ton tchoulent est presque aussi bon que celui de ma mère ». Il s’en régalait jusqu’à plus faim et s’endormait pour le restant de la journée.
L’arrière-petit-fils du rabbin émigra à New York. Il avait vaguement entendu parler d’une forêt et d’un arbre et d’un shtetl. Il avait aussi entendu parler d’une prière dont il ne connaissait plus les mots en hébreu. Il la récitait donc en anglais et on disait que peut-être Dieu l’entendait. La femme de cet homme n’avait plus le temps de cuisiner, ni de faire les courses, ni même d’écrire la liste des courses. Alors, pour faire plaisir à son mari, elle commandait du tchoulent chez Katz, dans l’East Houston Street. On invitait la famille autour de ce plat venu du Vieux Monde et si exotique. Ils en mangeaient tous et même s’en resservaient, mais comme ils étaient très soucieux de leur ligne et de leur cholestérol, ils ne s’endormaient pas après. Non, ils chaussaient leurs baskets et allaient courir plusieurs fois autour du bloc. Là, je ne sais pas si Dieu les entendait.
Ce que je sais, c’est que l’arrière-arrière-petit-fils du rabbin avait entendu parler de cette histoire d’arbre, de forêt, de shteltl et de tchoulent. Il vivait seul et quelques fois, il allait au lever du soleil en front de mer et il chantait en espérant que Dieu l’entende.
Un jour, chez lui, à la maison, il sentit une odeur. Il ne connaissait pas ses voisins, mais cette odeur, il la connaissait. Comme il savait encore ce qu’est la houtzpa*, il frappa à la porte de sa voisine.
« Ce que vous sentez ? Mais c’est l’odeur du tchoulent ! Voulez-vous vous joindre à nous ? ». Il s’assit donc avec les invités et mangea encore et encore, tant et si bien qu’il n’en resta même plus pour le chien. Après un plat pareil, comme il fallait s’y attendre, tout le monde s’endormit sur sa chaise, sauf l’arrière-arrière-petit-fils du rabbin. Un verre de vodka à la main, il se mit à chanter en guise de prière qu’il ne connaissait plus, cette prière que récitait son arrière-arrière-grand-père et là, pour le coup, il espéra bien que Dieu l’entende.
* culot
Michèle Baczynsky est aussi l’auteur du livre Une Cuisinière au Paradis.
Clara Fisher prépare de la carpe farcie, et l’odeur exquise de la cuisson arrive jusqu’à Dieu qui ne se rappelle pas avoir créé une odeur pareille. Il décide de faire venir Clara au paradis… Une histoire de cuisine juive ashkénaze, de paradis et… d’amour. Un vrai délice !
Linogravures de l’auteure.
Vous pouvez retrouver Michèle Baczynsky sur son blog : http://talitakoumi.over-blog.com
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