C’est le monde à l’envers : les Etats-Unis ont placé une entreprise israélienne sur la « liste noire » des compagnies commerçant avec l’Iran ! Et ce n’est là que la pointe émergée de l’iceberg : 200 autres, dont certaines publiques, en auraient fait autant.
Voici des années qu’Israël tire la sonnette d’alarme : la République islamique d’Iran est une menace mortelle non seulement pour l’Etat juif mais aussi pour toute la région, voire pour la stabilité mondiale.
Des années aussi qu’une guerre non déclarée se déroule entre les deux Etats : d’un côté, sanctions économiques, actions plus ou moins secrètes, menaces de bombardements… Et de l’autre, un appui financier ou militaire à tous les ennemis de l’Etat juif.
Alors, apprendre qu’entre le « nouvel Hitler iranien » et la « cellule cancéreuse israélienne », c’est « business as usual » fait quelque peu désordre. Et pourtant le Département d’Etat américain vient de sanctionner une compagnie de transports maritimes israélienne accusée d’avoir vendu voici peu un tanker à l’Iran et autorisé ses pétroliers à s’approvisionner dans ce pays.
D’autant plus gênant que les propriétaires de cette société sont les frères Ofer, la famille la plus riche d’Israël. Et s’il n’y avait qu’elle… Au travers de société-écrans ou de filiales étrangères, ce sont plus de 200 compagnies actives dans l’Etat juif qui commercent avec le pays des ayatollahs.
Ce peut être dans des domaines secondaires : vente de technologie agricole (engrais, systèmes d’arrosage), achat de marbres ou de pistache. Mais cela concerne aussi des contrats passés par la Compagnie d’Etat de l’Electricité avec une société danoise qui construit des raffineries en Iran.
Ou avec la société allemande Siemens, qui fournit une bonne partie de l’informatique des centrales nucléaires de Téhéran. Sans oublier, que, voici quelques jours à peine, la police espagnole a empêché la vente de neuf hélicoptères militaires israéliens à l’Iran. Sans parler de tout ce qui devrait être mis à jour sou peu.
Incompétence ou double langage ?
Toutes ces informations, qui ont bien sûr fait scandale dans l’Etat juif, ont, comme de juste, été démenties par les principaux intéressés : le groupe des frères Ofer évoque un « simple malentendu qui va être rapidement dissipé ».
Les Iraniens ont vertueusement nié toute relation commerciale « avec des entreprises sionistes ». Quant aux ministères israéliens de la Défense et des Affaires Etrangères, ils ne sont au courant de rien… Néanmoins, le scandale atteint le gouvernement lui-même.
Car tant les médias qu’une bonne partie de la classe politique s’étonnent de l’attitude des dirigeants du pays : d’une part, le Premier ministre Netanyahou ne cesse de réclamer à la communauté internationale des sanctions économique de plus en plus dures contre les Iraniens. De l’autre, des sociétés israéliennes commercent en toute tranquillité avec le plus dangereux ennemi de l’Etat juif. Si le Premier ministre n’était pas au courant, c’est de l’incompétence. S’il l’était, c’est du double langage.
Avec, en filigrane, ce danger croissant qui, selon beaucoup, menace la démocratie israélienne elle-même : une corruption des élites qui deviendrait endémique…
La famille Ofer ou « le système shakshuka »
En son temps, Margaret Thatcher en avait rêvé, la droite israélienne l’a fait. Sans bruit, sans grandes grèves, sans révoltes. Tranquillement, depuis les années 90, elle a privatisé tout ce qui lui passait par les mains : agriculture, construction, infrastructures, transports, banques, communications, technologies, services de santé, éducation… Et ce n’est pas fini.
Même si un bon quart de la population vit à présent sous le seuil de pauvreté, l’Etat s’y est enrichi et une bonne partie de la population aussi. Sans parler de ceux qui en ont profité pour accumuler d’immenses fortunes : ces 100 familles qui possèdent à présent l’équivalent de 35% du Produit Intérieur Brut israélien, soit 55 milliards d’euros.
Une concentration d’argent et de pouvoir unique dans les pays développés et qui inquiète jusqu’au très libéral gouverneur de la Banque d’Israël, Stanley Fischer. Or, parmi ces nouveaux milliardaires, nul n’a davantage exploité le système que la famille Ofer.
Pour comprendre ce que la droite a accompli, il faut regarder (si on comprend l’hébreu), ce documentaire réalisé en 2008 par le journaliste Miki Rosenthal : « Le système shakshuka » (du nom d’un plat régional).
Un documentaire qui, soit dit en passant, a coûté au journaliste son emploi sur la 2e chaîne de télévision israélienne. Il déplaisait un peu trop à ceux qu’il décrivait…. Ce film montre comment les frères Ofer ont fait fortune d’une façon qui n’est pas sans rappeler celle des « oligarques » russes après la chute du communisme.
Comme eux, ils ont racheté des entreprises publiques pour des bouchées de pain. « De l’or au prix des cailloux », comme explique un député israélien dans le film. Par quel miracle ? Grâce aux « bonnes relations » qu’ils entretenaient avec de hauts fonctionnaires israéliens.