Les faits. Cinquante ans après le procès Eichmann, John Demjanjuk (91 ans), condamné à cinq années de prison, est finalement sorti libre du Tribunal de Munich le 12 mai dernier, jugé coupable de complicité dans l’extermination de 28.060 Juifs en tant que gardien du camp d’extermination nazi de Sobibor (Pologne), en 1943.
Le procès de Sandor Kepiro (97 ans), accusé de complicité dans des actes de crimes de guerre lors d’une rafle entre les 21 et 23 janvier 1942, à Novi Sad (Hongrie), vient lui tout juste de s’achever à Budapest. Près de 70 ans après les faits, le jugement d’anciens SS a-t-il encore une raison d’être ? Avec quelle nécessité ? Cela participe-t-il au devoir de mémoire ou est-ce, au contraire, contre-productif ? Historiens, témoins, avocats, auteurs ont été conviés à ce débat international.
Selon Lazard Perez, représentant de la Belgique au sein du Comité international de la Fondation Auschwitz-Birkenau, ancien président du CCOJB, « il est établi d’une manière définitive, qui s’avère parfaitement justifiée, que les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles. Dès lors, tout laxisme, lassitude ou mansuétude ne sont pas de mise. Il importe toutefois d’être conscient des nuances indiscutables qui affectent ce genre de procès. Ceux de Nuremberg, en 1946 et de Jérusalem, en 1961, demeurent des monuments qui interpellent et interpelleront notre civilisation pour les siècles à venir de par les accusés mis en cause. Aujourd’hui, alors que nous arrivons à l’extinction des tortionnaires survivants, la teneur d’un procès demeure exemplaire. Pour l’actualité qu’il confère aux évènements qui seront évoqués. Pour rappel, pour ceux qui auraient tendance à oublier. Pour l’édification des jeunes générations dont bientôt la connaissance ne pourra plus n’être alimentée que par des sources livresques ou médiatiques. Et, in fine, pour condamner un individu qui a transgressé gravement aux règles morales les plus élémentaires. Que justice soit faite ».
L’avocate Michèle Hirsch a défendu des victimes du génocide des Tutsi au Rwanda lors des différents procès de criminels devant la Cour d’assises à Bruxelles. « Je ne veux pas parler spécifiquement du procès de Demjanjuk ou de Kepiro. J’ai en mémoire une phrase d’un SS à Primo Levi : “De quelque façon que cette guerre finisse, nous l’avons déjà gagnée contre vous. Aucun de vous ne restera pour porter témoignage, et même si quelques-uns en réchappent, le monde ne les croira pas”. Aucun témoin ne devait survivre… En même temps que le procès de Demjanjuk à Munich, fin 2009, s’ouvrait à Bruxelles celui de Nkezabera, accusé de crimes de guerre commis lors du génocide des Tutsi au Rwanda. On y a évoqué le procès de Demjanjuk et son âge devant la Cour, parce que Nkezabera était tombé très gravement malade et qu’il était question de ne pas le juger. La Cour a interrogé notamment les avocats des victimes pour savoir si le procès devait avoir lieu, même en l’absence de l’accusé. Personnellement, j’ai plaidé pour. Un procès participe à la lutte contre la négation du crime (contre l’humanité) et à la lutte contre l’impunité. Il participe aussi à la transmission de la mémoire. Témoigner, pour les survivants, est une épreuve terrible qui demande beaucoup de force et de courage. Témoigner, c’est revivre. Je pense aux femmes venues témoigner de la perte des leurs et des viols subis. Il y a dans ces témoignages quelque chose d’héroïque, d’une dignité infinie. Ne pas faire le procès voulait dire nier les victimes, les renvoyer à elles-mêmes et ne pas permettre la transmission par cette voie-là. Sans procès, qu’est-ce que les victimes allaient dire, transmettre à leurs enfants ? Comment allaient-elles répondre à ces questions qui leur seraient posées tôt ou tard : “Qui t’a fait ça ? A-t-il été jugé ? Condamné ?”. Ces témoignages sont, comme le procès lui-même, constructeurs de mémoire ».
Professeur de science politique à l’Université de Beer Sheva en Israël, auteur de plusieurs ouvrages sur les Juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale, Renée Poznanski exprime un avis tout autre, non sans arguments : « En Europe occidentale, ce type de procès n’a, selon moi, plus le moindre intérêt. La revanche pour la revanche n’est pas quelque chose en quoi je crois, et pas du tout par pitié pour ces gens, s’ils étaient des criminels, ils restent à mes yeux des criminels. Mais cela n’aurait de l’intérêt que si la mémoire de la Shoah avait disparu, si sa négation était extrêmement développée. Je ne pense absolument pas que la mémoire a besoin de cela pour se transmettre. Je crois qu’en Europe occidentale, on a dépassé cette période-là. En ce qui concerne d’autres pays, par contre, qui n’ont toujours pas osé ou pu se confronter à leur passé, je serais moins catégorique. En Hongrie, par exemple, cela n’est peut-être pas inutile. Si le procès peut avoir un rôle pédagogique, didactique, et permet de porter à la connaissance du public un fait dont il ne serait pas conscient, alors oui. Mais ce n’est pas le cas chez nous. Je ne pense pas que le procès de Demjanjuk était nécessaire. Et sincèrement, trois quarts des gens n’y ont accordé aucune importance. La mémoire de la Shoah a acquis un statut tellement central en Europe occidentale que la remettre au goût du jour avec la tenue de nouveaux procès peut créer un sentiment de ras-le-bol, d’autant plus quand on juge des auteurs très âgés, très malades…, quand le risque n’est pas de les victimiser. Ce genre de procès déforme aussi souvent l’histoire, parce que la Justice se conjugue en noir et blanc, avec des déclarations sans nuance et, pour résultat, un tableau peu crédible de la réalité, une réalité humaine qui n’est jamais, elle, en noir et blanc. Pour autant le temps n’efface rien, mais je pense que ces procès sont plutôt contre-productifs, aussi bien sur le plan de l’histoire, que sur celui de la mémoire ».
Historien, maître de conférences à l’ULB, Joël Kotek relève que « tous les pays se demandent comment gérer les années sombres. Doit-on tourner la page au nom de la réconciliation nationale ou juger les anciens criminels au nom du droit des victimes qui demandent justice ? Partout se pose cette même question que posa en son temps Nietzsche : “Comment fixer la limite où il devient nécessaire que le passé s’oublie pour ne pas enterrer le passé ?”. A mon sens, l’apparente insurmontable dialectique de la mémoire et de l’oubli passe précisément par le devoir de justice, et ce, non dans une perspective de justice-vengeance, mais bien de justice-vérité, de justice-histoire. Les procès ont ceci de particulier d’inscrire le crime (si tant est qu’il y a condamnation) dans et devant l’histoire. La récente condamnation de Demjanjuk rappellera aux générations futures la réalité d’une collaboration ukrainienne à la Solution finale. C’est donc bien au nom de l’Histoire qu’il convient de poursuivre ceux qui doivent encore l’être. En France, ce sont bien les procès des criminels contre l’humanité (de Touvier à Papon) qui ont finalement posé les balises de la réconciliation. La politique de l’oubli, prônée par les trois premiers présidents de la Ve République française, n’avait rien résolu. Que du contraire. Ces procès ont conduit à un véritablement apaisement, parachevé par la déclaration de Jacques Chirac de juillet 1995. Seuls les mots, ici de la Justice, là du Politique, permettent de guérir des plaies. C’est la raison pour laquelle Maxime Steinberg appelait de ses vœux un Chirac belge. C’est la raison aussi pour laquelle les milieux nationalistes flamands essayent par tous les moyens d’effacer les procès des collaborateurs flamands. L’objectif n’est pas de sauver la réputation de quelque soixante survivants dévoyés de l’ordre nouveau, mais d’occulter, devant l’Histoire, les heures sombres du mouvement flamand ».
« La séquence historique du jugement des criminels nazis est probablement close avec le procès de Demjanjuk, même si celui de Kepiro n’a pas encore connu son épilogue », estime une autre historienne, française cette fois, Annette Wieviorka, spécialiste de la Shoah et auteur du livre Eichmann. De la traque au procès (Editions André Versaille, 2011). « Les procès du nazisme, dans leur diversité, posent l’ensemble des questions d’une brûlante actualité concernant le jugement de ceux qui ont commis des crimes contre l’humanité ou de génocide. L’essentiel du droit en ces domaines a été défini dans l’après-guerre, par le Statut de Londres régissant le tribunal international de Nuremberg (1945) ou par la Convention pour la prévention du génocide. Les procès qui se sont déroulés ont eu des fonctions différentes. Nuremberg, moment essentiel, fait partie de ce qu’on appelle désormais la justice transitionnelle, cette justice qui permet le passage d’un ordre à un autre. Il s’agissait alors de construire un nouvel ordre international où la guerre serait mise hors la loi. Le procès d’Adolf Eichmann offre un cas de justice tout différent. Certains juristes voient dans l’enlèvement d’Eichmann et son jugement en Israël la première amorce du concept de compétence universelle. C’est un des aspects d’un procès dont l’importance fut considérable. Il permit à l’Etat d’Israël de se présenter comme le protecteur des Juifs de par le monde; il fit entrer le génocide des Juifs dans le récit historique comme élément distinct des autres aspects de la criminalité nazie et comme élément fondamental de la conscience des peuples. Ce fut aussi un élément déterminant dans la reprise des procédures contre les criminels nazis ou leurs complices. Le procès de Munich appartient à la postérité, d’autant que Demjanjuk fut le second (après Eichmann) à être jugé en Israël, condamné à mort, et finalement gracié au bénéfice du doute sur son identité par la Cour suprême ».