Paroles, paroles…

Acclamé à Washington par les membres du Congrès américain, Benjamin Netanyahou a multiplié dans son discours les conditions pour la création d’un Etat palestinien. En répétant qu’Israël ne reviendrait pas aux frontières de 1967 et que Jérusalem toute entière resterait israélienne, le Premier ministre israélien n’a guère surpris.

Benjamin Netanyahou a très bien parlé, comme on dit dans ce genre de circonstances. Mais il a parlé pour ne rien dire. Consternant, navrant. Quel ratage, quelle occasion manquée. Face à la demande de reconnaissance de l’Etat palestinien par les Nations Unies qui se prépare pour septembre prochain, le Premier ministre israélien avait promis un discours. Il avait cru bon de le délivrer non à son peuple, encore moins aux Palestiniens, mais aux Américains. Soit, c’est le grand allié, et il importe de réduire la tension entre les deux administrations depuis deux ans, fut-ce en se rendant aux Etats-Unis, qui plus est, en séance extraordinaire du Congrès. Ce serait, disait-on, le discours de sa vie. Certains ajoutaient même gravement, celui de la nôtre. Non que tout tienne à un discours. On en prononce d’ailleurs de nombreux lorsqu’il s’agit du Proche-Orient. Ce sont en revanche les actes qui viennent toujours en retard, timides et médiocres. Alors, soit ! Un discours. Netanyahou surprendra, affirmait-on le matin même, on avançait que la répercussion serait internationale. Quel bluff. Lorsqu’il fut question d’un discours analogue à celui qu’il a prononcé il y a deux ans à l’Université Bar-Ilan, certains laissaient entendre qu’il apporterait une proposition nouvelle, une idée neuve, un trait original, comme le fut la reconnaissance de deux Etats.

Bar-Ilan bis

« On attendait Grouchy, ce fut Blücher », disait Victor Hugo. On attendait Churchill, et ce fut Netanyahou, tel qu’en lui-même, satisfait, repus et content de lui. Un prestidigitateur brillant qui fonctionne à la magie d’un soir, d’un tour, d’une illusion. Il fallait prendre au pied de la lettre l’expression « Bar-Ilan bis » qu’on avait employée. Ce ne fut rien d’autre que la répétition, le ressassement de ce qui fut prononcé il y a deux ans. Rien de moins, rien de plus. Et l’assistance ? On aurait dit la remise de la Palme d’or au Festival de Cannes ou la Nuit des Oscars : « and the winner is Bibi », suivie d’une longue et vibrante « standing ovation ». La droite a entièrement raison sur ce point : la classe politique américaine ne fera jamais défaut et n’exercera jamais de pression sur Israël. Une communauté de valeurs les unit, et la connivence demeure intacte. Pas de souci à se faire de ce côté-là, et on peut parier fort qu’il en sera de même pour la communauté internationale. Elle n’aura certes pas pour Bibi les yeux de Chimène, et même si le vote est confirmé, il est fort probable que le Quartet recule. Ce n’est pas forcément de cette arène que la foudre viendra.

Un événement nous parait faire date : le 15 mai 2011, des réfugiés palestiniens de Syrie ont, sans doute avec la complicité du régime et le mutisme des Casques bleus, franchi le No Man’s Landséparant les deux Etats pour arriver dans la localité annexée par Israël de Majd el Shams. Cet incident qui a fait tout de même quatre morts me parait bien plus important que celui de la flottille qui en avait fait neuf. Il se peut que ce soit la répétition générale de ce qui pourrait bien se passer en Cisjordanie au lendemain de la proclamation de l’Etat palestinien, qu’elle ait lieu ou non d’ailleurs. Imaginez : un rassemblement similaire vers une implantation, sans armes, et avec drapeau blanc, pour protester, sans pierres, sans grenade, sans violence. De la résistance civile. Israël peut charger une fois, deux fois. Il ne pourra guère le faire de façon systématique. Certes, il est à prévoir que les services de sécurité soient dès à présent sur la brèche, pour sonder les projets, les intercepter, mais il n’est pas exclu que les Palestiniens s’alignent sur les Tunisiens, les Egyptiens, les Libyens et les Syriens. Il est effectivement trop tôt pour décréter l’avenir de ces révoltes. Allons-nous vers la démocratie ? Personne ne peut encore y répondre. Une chose est vraie, ils n’ont plus peur. Les Arabes n’ont plus peur de défier l’armée, l’ordre public lorsqu’il est inique. Et ils n’hésiteront pas, car ils n’ont rien à perdre ou pas grand-chose.

L’armée israélienne pourrait exercer sa force une fois, deux fois, mais pas plus. La condamnation internationale et la réprobation intérieure ne le toléreraient pas. Après s’être montré incapable d’exprimer le moindre soutien au cri de liberté monté de la place de Tunis, du Caire et de Damas, Netanyahou a eu quelques mots pour louer l’aspiration démocratique qui en émane, sans saisir que les Palestiniens la réclament aussi. Il a insisté à plusieurs reprises sur la générosité qu’il manifesterait en cas de négociation. Cette notion de générosité est déplacée : elle traduit et trahit l’inégalité du rapport de forces entre les deux parties. Il ne s’agit pas d’être généreux, mais d’être équitable sinon juste, et d’être plus déterminé dans ses engagements et ses promesses. Netanyahou aura eu cette belle phrase : Israël ne sera pas le dernier, mais bien le premier Etat à admettre la candidature de l’Etat de Palestine. Mais encore une fois, ce n’est pas de paroles seulement dont cette région meurtrie a besoin, mais d’engagements fermes. C’est un discours de fondation dont Israël nécessite, du type de celui qu’avait prononcé Barack Obama au Caire.

A prendre ou à laisser

Etudions la partie politique du discours de Netanyahou. Il conditionne son consentement à la création d’un Etat palestinien par cinq clauses : Jérusalem, capitale d’Israël une et indivisible; pas de réfugiés palestiniens en Israël; pas de retour aux frontières de 1967 et maintien de blocs d’implantations dans le giron d’Israël; reconnaissance du caractère juif de l’Etat; et enfin, un Etat palestinien démilitarisé, envisagé avec une présence militaire israélienne le long du Jourdain. Autant le dire clairement, le Premier ministre israélien propose la paix, car il la sait irrecevable. Netanyahou ne propose pas non plus de négocier : c’est à prendre ou à laisser.

Sur ces cinq points, il y en a au moins trois qui sont susceptibles d’être admis par les Palestiniens. La Palestine démilitarisée, cela fait longtemps qu’ils l’admettent. La présence sur le Jourdain peut être provisoire. Même la reconnaissance du caractère juif pourrait bien être intégrée, pourvu qu’elle advienne à la fin du processus. Enfin, la résolution du problème des réfugiés, mis à part un nombre symbolique, ne peut s’appliquer en Israël même. Quant au bloc des implantations, Netanyahou n’a pas pris la peine de préciser qu’il cèdera une proportion équivalente en contrepartie. Enfin et surtout, Jérusalem est toute entière du côté israélien. Netanyahou peut bien négocier de la sorte avec les sénateurs et les députés américains, mais l’illusion est de croire qu’un Palestinien puisse y consentir. Et comme Netanyahou ne manque pas de perspicacité, il faut donc bien admettre qu’il le fait en toute connaissance de cause. Le scénario est fin prêt : l’Autorité palestinienne n’acceptera pas les « propositions » formulées par le Premier ministre israélien. Une fois de plus, les Palestiniens seront considérés comme ceux qui ont raté l’occasion, comme le Front du refus ! On aura gagné de bons points auprès de l’opinion américaine, et, à plus forte raison, de la droite israélienne. Car, en vérité, le discours visait aussi à rassurer sa famille politique, à lui faire un clin d’œil et, par la même occasion, à damer le pion à son rival Avigdor Lieberman. Désormais, Mahmoud Abbas concentrera ses efforts sur l’Assemblée générale des Nations Unies. Certes, Barack Obama a sonné le glas sur cette reconnaissance anticipée, mais la frustration palestinienne consécutive pourrait nous réveiller de notre torpeur et de notre bonne conscience.  

Morceaux choisis

Quelques extraits du discours prononcé par Benjamin Netanyahou devant le Congrès américain le 24 mai 2011.

 (…) Je suis prêt à faire des compromis douloureux pour parvenir à cette paix historique. En tant que leader d’Israël, il est de ma responsabilité de diriger mon peuple vers la paix. (…)

(…) Ce compromis doit refléter les changements démographiques qui ont eu lieu depuis 1967. La grande majorité des 650.000 Israéliens qui vivent au-delà des lignes de 1967 résident dans les quartiers et les banlieues de Jérusalem et du Grand Tel-Aviv. En vertu de tout accord de paix réaliste, ces zones, ainsi que d’autres endroits d’importance stratégique, seront intégrées dans les frontières définitives d’Israël. (…)

(…) Dans tout accord de paix mettant fin au conflit, certaines implantations se retrouveront au-delà des frontières d’Israël. La délimitation précise de ces frontières doit être négociée. Nous allons être très généreux sur la taille d’un futur Etat palestinien. Mais comme dit le président Obama, la frontière sera différente de celle qui existait au 4 juin 1967. Israël ne reviendra pas sur les lignes indéfendables de 1967. (…)

(…) Jérusalem ne doit jamais être divisée. Jérusalem doit rester la capitale unifiée d’Israël. Je sais que c’est une question difficile pour les Palestiniens. Mais je crois qu’avec de la créativité et de la bonne volonté, une solution peut être trouvée. (…)

(…) Il est donc absolument vital pour la sécurité d’Israël qu’un Etat palestinien soit pleinement démilitarisé. Et il est essentiel qu’Israël maintienne une présence militaire le long du Jourdain.  (…)

(…) La paix ne peut être atteinte que par la table des négociations. La tentative palestinienne d’imposer un règlement par l’Organisation des Nations Unies n’apportera pas la paix. Elle doit être vigoureusement combattue par tous ceux qui veulent voir la fin du conflit. (…)

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