Pour connaitre les mutations des populations juives d’Europe, il faut disposer de données démographiques fiables. En raison de l’absence de recensement officiel des juifs dans de nombreux pays, cette récolte d’informations n’est pas aisée. Le démographe israélien Sergio Della Pergola et le sociologue français Freddy Raphaël nous expliquent toute la complexité du travail.
Quelle est l’importance de la démographie quand on étudie le peuple juif ?
Sergio Della Pergola : La démographie est la ressource humaine du peuple juif. Elle nous permet de dire qui nous sommes et surtout combien nous sommes. La démographie se rapporte au quotidien des individus : la naissance, la mobilité, la mort… Pour certains, il s’agit de petites choses sans importance, mais lorsqu’on additionne ces petites choses, on observe des phénomènes fondamentaux.
Freddy Raphaël : La connaissance démographique des composantes de la population juive en Europe est un facteur significatif. Ce travail devient décisif s’il est réalisé en articulation avec d’autres recherches qualitatives. L’articulation des disciplines me paraît essentielle, car, à elle seule, la démographie n’a pas le monopole de rendre compte de la situation des Juifs dans un espace donné.
Comment évaluer le nombre de Juifs dans un pays lorsqu’aucun recensement religieux ou ethnique n’est organisé ?
S. Della Pergola : Tout d’abord, il se peut que des communautés juives se dotent de structures centralisées et possèdent des registres très précis. C’est le cas de l’Allemagne et de l’Italie, mais pas de France et de la Belgique. Il faut alors organiser des enquêtes privées indépendantes. Elles s’appuient sur un échantillon représentatif de la population juive. On risque évidemment de rencontrer des problèmes de définition et de repères, mais on peut penser à des instruments de recherche multiples permettant aux démographes d’aboutir à un profil cohérent. La France et les Pays-Bas l’ont fait à plusieurs reprises. Je regrette qu’en Belgique, aucune enquête n’a été menée par les institutions communautaires en collaboration avec un institut universitaire. On ne dispose donc pour ce pays que de quelques estimations vagues, obsolètes et peu fiables. C’est dommage.
F. Raphaël : Je plaide pour une sociologie participative. Le sociologue ou le démographe doit être immergé dans le milieu qu’il étudie. Bien qu’une distance critique soit nécessaire, je reste persuadé qu’une proximité et une bonne connaissance du terrain sont indispensables. Ainsi, on peut mieux cerner ses spécificités et mieux rendre compte de ses évolutions démographiques. Dans les enquêtes que j’ai menées sur les Juifs de Strasbourg, je n’ai pas interrogé seulement les Juifs adhérents des institutions communautaires, mais un échantillon représentatif de l’ensemble de la population juive, comprenant également des Juifs sans aucune attache communautaire. Pour ne pas être réductrices, les données quantitatives recueillies doivent ensuite être articulées avec une connaissance historique des populations juives étudiées. Sans cet arrière-plan historique, on ne peut pas comprendre les mutations et les blocages du monde juif en diaspora. Ce travail qualitatif fait apparaître des problématiques anciennes qui ont un prolongement contemporain, notamment le rapport à la modernité. Je recueille ensuite d’autres données qualitatives à travers des entretiens semi-directifs avec les personnes composant notre échantillon. Dans ce type d’entretiens, le sociologue explique qu’il souhaite mieux connaître le monde juif dans toute sa diversité, avec toutes les questions qui lui importent. A partir de ce moment-là, on laisse la personne interrogée construire sa réponse. Il faut induire le moins possible les réponses. On suit la personne interrogée dans ses tâtonnements, et on essaye d’encaisser les silences, même s’il existe des méthodes pour les rompre.
Que pensez-vous des dirigeants communautaires qui invoquent le risque de la constitution d’un fichier juif pour s’opposer aux enquêtes démographiques sur les Juifs ?
S. Della Pergola : Je suis conscient que les renseignements recueillis par une enquête démographique juive doivent être maniés avec la plus grande précaution. Si on songe à la Belgique, il ne s’agira pas d’un recensement, mais bien d’une enquête par échantillon. L’anonymat est strictement respecté lorsqu’une enquête démographique est menée par un institut universitaire responsable en collaboration avec une instance communautaire. Quand j’ai participé à l’enquête démographique organisée en France par Doris Bensimon, nous avons ensuite physiquement détruit les questionnaires. Nous avions promis aux institutions juives qu’il ne resterait aucune trace physique des résultats de cette enquête démographique à l’exception des bandes magnétiques conservées à l’Université hébraïque de Jérusalem. Pour tous ceux qui sont vraiment inquiets, j’ajouterai que ces enquêtes sont anonymes dans la mesure où il n’y a que des codes statistiques.
F. Raphaël : Je respecte les gens qui, dans un rapport fort à la Shoah, s’opposent à l’existence de fichiers. En revanche, je ne pense pas que cela doive obérer ni le présent ni l’avenir. La mémoire de la Shoah ne doit pas nous paralyser et nous empêcher d’être présents dans la société où nous vivons, ni d’envisager l’avenir en étudiant nos évolutions démographiques.
Comment surmontez-vous l’obstacle de la définition du Juif ?
S. Della Pergola : Les démographes et les sociologues sont des scientifiques : quand ils entament une recherche, ils prennent la définition la plus vaste et la plus large possible. Il s’agit de connaître l’évolution démographique de « la population juive élargie ». Si je ne retiens que ceux qui ont une mère juive ou ceux qui se sont convertis officiellement, je procède alors à un choix normatif parmi les données. Mon but est de comprendre la dynamique sociale et culturelle d’un ménage ayant un attachement au judaïsme. C’est la raison pour laquelle on part d’une notion très élargie. On peut en revanche ensuite faire des choix normatifs et réduire cette notion. Par exemple, je peux essayer de voir quels sont les Juifs de mon échantillon qui fréquentent la synagogue hebdomadairement.
F. Raphaël : J’ai une position de principe que je ne cherche même pas à justifier scientifiquement. Je considère comme juif toute personne qui se réclame comme tel. C’est mon critère. Sans jamais rentrer dans des vues rabbiniques. Par mes entretiens semi-directifs, la personne a la liberté de s’exprimer. On l’écoute avec attention et, à aucun moment, on n’intervient comme censeur. Nous gagnons la confiance de la personne qui nous raconte elle-même comment elle se situe sur la question de l’identité juive.
La population juive d’Europe diminue. Est-elle en voie de disparition ?
S. Della Pergola : La population juive d’Europe vieillit. Ce phénomène est la conséquence d’un très faible taux de natalité et d’une amélioration considérable de la durée de vie des individus. Cela montre que les Juifs assimilent les modes de vie des sociétés où ils vivent. D’autre part, l’assimilation s’intensifie, et l’augmentation des mariages mixtes ne favorise guère le sentiment d’appartenance au peuple juif. Si les enfants des couples mixtes ne sont pas éduqués dans un milieu juif, des pertes démographiques interviennent nécessairement. Des facteurs externes doivent également être pris en considération : le développement économique et social du pays, mais aussi l’existence de tensions racistes ou xénophobes. Si, par exemple, le climat général n’est pas favorable aux Juifs, des mouvements migratoires peuvent apparaitre. En Europe occidentale, l’émigration des Juifs est plus importante que l’immigration. Je ne parle évidemment pas de vague massive, mais les chiffres sont explicites. Si la situation économique et sociale peut expliquer de nombreux départs, l’antisémitisme réel ou imaginé n’est pas une cause à négliger. L’avenir démographique des Juifs d’Europe n’est pas des plus optimistes. Cela ne signifie en aucun cas qu’ils sont condamnés à disparaître. C’est un groupe humain plein de vitalité et encore capable de produire une culture qui lui est propre.
F. Raphaël : Sur cette question, mon point de vue est idéologique : je ne crois pas en la disparition de la communauté juive en Europe. Qu’il y ait des moments où elle soit démographiquement menacée, je ne le conteste pas, mais je suis frappé, par exemple, par le nombre de non-Juifs qui rejoignent la communauté pour de « bonnes raisons ». Des hommes et des femmes se rapprochent du judaïsme par la voie de la connaissance, pour ensuite se placer sur un terrain plus émotionnel. Je n’adhère pas du tout à l’idée d’une communauté juive exclusivement maintenue en vie grâce à une minorité de Juifs orthodoxes. Qu’on arrête de nous faire le coup de la survie du peuple juif assurée par un « reste préservé » qui perdure par lui-même alors que le monde juif autour de lui disparaît. Si ce « reste préservé » orthodoxe s’est maintenu dans sa transmission, c’est essentiellement parce qu’autour de lui, il existe toutes les variantes du judaïsme. Même après les tragédies dont ils ont été victimes, les Juifs ont trouvé les ressources pour assurer une renaissance de la vie juive. Il ne faut pas désespérer. Pour paraphraser Ernst Bloch, il faut s’attacher au principe d’espérance. Il y a une richesse dans la culture juive qui nous fera encore exister.
Sociologue, Freddy Raphaël est professeur émérite à l’université Marc Bloch de Strasbourg. Auteur de nombreux travaux sur les Juifs d’alsace, il a publié en 2009 avec Dominique Schnapper et Chantal Bordes-Benayoun la condition juive en France (PUF), une vaste enquête sociologique sur les Juifs de France.
Professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, Sergio Della Pergola est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de la démographie dans le monde. Tout au long de sa carrière académique, il a mené de nombreuses enquêtes démographiques sur la population juive tant en Israël qu’en diaspora.
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