« Precious Life » de Shlomi Eldar

Quand une famille palestinienne et un médecin israélien se rejoignent dans le même combat : celui de la survie du petit Muhammad, 4 mois, atteint d’une maladie génétique. Ou comment rendre compte de toute la complexité du conflit israélo-palestinien. Pari réussi pour Shlomi Eldar avec ce magnifique documentaire. Sortie en salle en juin 2011.

Hôpital Sheba de Tel Hashomer, Tel-Aviv. Le Dr Raz Somesh a comme patient le petit Muhammad, ne à Gaza sans système immunitaire. Mais il croit en ses chances de survie. Il croit aussi au réseau de contacts du journaliste Shlomi Eldar pour récolter l’argent nécessaire à cette greffe de moelle qui le sauvera. Un reportage suffira pour trouver le généreux donateur, mais Shlomi Eldar choisit de revenir à l’hôpital, de mieux connaitre Raïda, la maman de Muhammad, et de la filmer, sans encore savoir ce qu’il adviendra de ces images. « il est arrivé un moment ou mes producteurs et moi-même avons compris que cette histoire devait donner lieu à un long métrage. C’était aussi une vraie chance pour moi de pouvoir donner mon propre point de vue sur le conflit israélo-palestinien, après avoir été envoyé spécial à Gaza pendant vingt ans », affirme le journaliste de la chaine privée israélienne Channel 10, devenu soudain réalisateur.

On se souvient, pendant l’opération « Plomb durci », de ce terrible direct, où Shlomi Eldar partageait avec les téléspectateurs la tragédie de son ami, le Dr Izzeldin Abuelaish (« Portrait du mois » de notre Regardsn°687, mai 2009), lequel venait de perdre trois de ses filles dans le bombardement de sa maison par l’armée israélienne… C’est ce médecin palestinien, devenu militant pour la paix, que l’on retrouve aux côtés du Dr Raz Somesh, faisant tout ce qui est en son pouvoir lui aussi pour aider le jeune garçon.

Raïda, la maman, reste elle « entre deux feux », partagée entre la volonté de sauver son enfant et la crainte des réactions déjà vives de son entourage, pour avoir accepté « l’aide des Juifs ». Entre deux salles d’opération, le Dr Raz Somesh aura le sens -ou l’art- de la métaphore : « Après une transplantationle greffon réagit contre le patient, et en même temps, le corps essaie de rejeter ce greffon qu’il considère comme un corps étranger. Il y a une lutte entre ces deux comportements qui doivent vivre côte à côte, avec chacun leurs désirs, leurs aspirations. Ce n’est que s’ils coexistent qu’ils pourront survivre »…

Mais la triste réalité rattrape les moments d’espoir, lorsque le journaliste aborde avec Raïda les questions religieuses, et inévitablement politiques. Mère de cinq enfants, dont deux filles déjà décédées de cette maladie, cette maman courageuse explique son rapport à la vie, son rapport à la mort. « Pour nous, la vie est précieuse », confie Shlomi Eldar. « Pour nous, elle ne l’est pas », lui répond Raïda. « Quand elle m’a annoncé qu’elle serait prête à sacrifier son fils au nom d’Allah, j’étais tellement en colère et déprimé que j’ai souhaité interrompre le tournage », reconnaît le réalisateur. « Mais je souhaitais aussi comprendre ce qui l’avait poussé à tenir ces propos. Je ne pouvais pas me résoudre à l’idée qu’une mère puisse se battre pour sauver la vie de son enfant pendant des mois et des mois, et tienne ensuite ce genre de discours ».

Un gouffre

L’arrivée de la famille de Muhammad à Tel-Aviv permet de se rendre compte aussi du gouffre qui sépare Gaza d’Israël. Un regard inédit pour beaucoup d’Israéliens qui auront vu le film, et la démonstration que le milieu hospitalier reste un des seuls à rendre possible la cohabitation des deux parties, « le seul pont qui relie encore Israéliens et Palestiniens », selon Shlomi Eldar.

Les difficultés liées au passage des checkpoints et l’intervention militaire à Gaza compliqueront fortement les plans de tournage, mais celui-ci néanmoins se poursuivra. « Si Muhammad ne joue pas avec mon fils, leurs enfants joueront ensemble », assure le Dr Raz Somesh. « Ou leurs petits-enfants. Ce jour viendra ».

Precious Life n’a pas encore été projeté dans les territoires palestiniens, « mais le producteur a promis que s’il n’était pas montré dans les pays arabes, il s’arrangerait pour qu’il puisse être piraté », sourit Shlomi Eldar. « J’aimerais penser que le cinéma est à même de produire des changements, même s’ils sont infimes ». Il reste à espérer que le public européen lui réserve, comme le public israélien, le meilleur accueil. L’occasion est trop belle.

« Precious Life », un film de Shlomi Eldar

Winner Israeli Academy Awards 2010

Sortie nationale : juin 2011

(Hébreu, st. Fr. 90 min.)

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