Retour de Prague

Ils étaient 22 membres ou non du CCLJ et leurs amis à faire le voyage à Prague, début juin, sur les traces de la vie juive, lorsqu’elle y était riche, avant d’être réduite à néant. Foulek Ringelheim nous dresse un petit bilan de ces quatre jours, avec la qualité d’écrivain que nous lui connaissons.

Je ne suis pas un adepte effréné des voyages organisés. Je suis rétif aux visites en meutes s’agglutinant autour d’un guide impatient de céder la place à son collègue japonais qui trépigne à dix pas avec sa propre troupe; je me rebiffe contre la marche forcée depuis le château du  12esiècle construit par Sigismond le Brave qui périt à la bataille de Pietchnysz en 1173, jusqu’à l’étrange église baroque de forme octogonale aux côtés concaves, dont on fait le tour au pas de charge, en sept minutes; je ne goûte guère les petits-déjeuners pris à l’aube, dans l’urgence, sous l’œil tourmenté de l’organisateur qui m’interdit de repasser dans ma chambre prendre mes lunettes de soleil. J’aime flâner, rêvasser à une terrasse, jouir d’une atmosphère, contempler les merveilleux nuages. Je suis un voyageur anarchiste et paresseux.  Ce n’est pas que je dédaigne les musées, les splendeurs architecturales, les pierres chargées d’histoire, je ne refuse pas de m’instruire, mais j’éprouve aussi du plaisir à cultiver mes ignorances. Et, touriste malgré moi, réduit à ce statut par le regard des autochtones, je hais ces touristes qui prennent possession d’une ville comme une armée d’occupation (ne brandissant, toutefois, comme armes, que des caméras et des parapluies). Mais alors, pourquoi, diable,  avoir choisi de participer au voyage à Prague avec le CCLJ, un voyage collectif longuement, rigoureusement, minutieusement organisé ? Parce que c’était le CCLJ et parce que c’était Prague. 

Retrouvailles

Le programme élaboré par nos amis Selma et Giora (qui fut l’un des animateurs du CCLJ et vit aujourd’hui à Prague) était des plus alléchants, en dépit d’un découpage horaire promettant une cadence élevée et une sévère discipline. Mais Prague mérite que l’on se fasse douce violence. Ce programme intensif me donna l’envie impérieuse de revoir la ville qui hante le Journal de Kafka.

Le mercredi 1erjuin, partis de Zaventem à 6h45 du matin, nous sommes à Prague à 8h15, où nous attendent Giora et Zuzana, notre guide tchèque, aussi compétente que sympathique. A 9 heures, nous pénétrons dans le Prasky Hrad, le Château des rois de Bohême qui domine la ville : un ensemble de palais, de bureaux, de remparts, au centre duquel se dresse une somptueuse cathédrale gothique, et dont l’édification s’est étendue sur onze siècles, cumulant tous les styles, du gothique à l’art nouveau. Pour la description, je renvoie au Guide vert ou bleu. Nous passons par la Zlata Ulicka, la ruelle d’Or aux maisonnettes fraîchement repeintes de couleurs vives et aménagées en boutiques. Au numéro 22, la minuscule maison bleue où Franz Kafka a vécu et travaillé de 1916 à 1917. 

Nous descendons vers la ville en musardant. C’est une belle matinée de printemps. Nous sommes 22, le chiffre dont rêve, pour sa classe, tout professeur de lycée. De vieux amis se retrouvent, ceux qui ne se connaissent pas font bientôt connaissance. Assez vite, ce groupe aléatoire prend, comme une bonne béarnaise. Chacun se montre affable et bienveillant, tout le monde est content et joyeux.

Après un déjeuner au restaurant du palais Palffy, on traverse le pont Charles sur la Vltava, l’un des plus beaux ponts du monde, avec le pont des Arts sur la Seine et le pont de Fragnée sur la Meuse. On s’attarde un instant devant un petit orchestre dixieland, puis on file à l’hôtel Leonardo se jeter sur son lit. Le soir, à l’Opéra, on assiste à un excellent Cosi fan tutte.

Jeudi : Prague la juive, le quartier Josefov. Des 118.000 Juifs que comptait le Protectorat de Bohême-Moravie en 1939, 80.000 sont morts en déportation. On visite les synagogues Maisel, Pinkas, Vieille-nouvelle et l’éclatante synagogue espagnole de style mauresque.

Mémoire juive

J’aime le calme des cimetières. Je suis d’autant plus saisi par le chahut silencieux, l’agitation immobile du cimetière juif de Prague, ces milliers de stèles de pierre brute, penchées, désaxées, arrêtées dans leur chute ou leur balancement rituel, comme si les morts s’étaient livrés à un furieux shabbat, interrompu par les intrus que nous sommes.

Au Centre communautaire juif, on nous sert un repas ashkénaze, peut-être kasher. Nous rencontrons ensuite le rabbin Karel Sidon, un homme rond, placide, affable, signataire de la Charte 77 (ce manifeste de dissidents réclamant, en 1977, le respect des droits de l’homme), converti au judaïsme, et si bien converti qu’il est devenu rabbin, accomplissant un parcours symétrique, mais inversé de celui du cardinal Lustigier.  Le soir, après avoir pris le dîner au grand café Slavia, nous allons voir le Laterna Magica, le must praguois, un spectacle combinant le cinéma et une chorégraphie luciférienne, qui ne soulève pas l’enthousiasme.

Vendredi : Prague Art nouveau. Dans chaque rue, à chaque pas, nous sommes saisis d’émerveillement. Le nez levé vers les façades, nous nous étranglons d’adjectifs superlatifs en poussant des râles d’admiration.

L’après-midi, nous prenons le car pour Mikulov, une idée de Giora. Qu’est-ce donc que Mikulov ? Une petite ville de Moravie, à 250 km de Prague, où s’était constituée, entre le 16eet le milieu du 19esiècle, la plus importante communauté juive de la province. Les 3.500 habitants juifs de la ville représentaient 41 % de la population. Ils ont quitté progressivement la ville pour aller s’établir ailleurs, tant et si bien qu’il n’y en avait plus lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les nazis. Mais il subsiste de leur passage des traces dont la ville s’efforce de faire des lieux de mémoire juive : des maisons de l’ancien ghetto, la vieille synagogue du 16esiècle, une Mikveh, un cimetière contenant 4.000 pierres tombales : un capital touristique; on distribue déjà des prospectus en couleurs sur le sujet (The Jews in Mikulov). Nous dînons à l’hôtel Tanzberg, une maison où vécut Rabbi Löwi, qui, selon la légende, fabriqua le Golem. 

Samedi, ballade dans les rues de la ville. Ascension vers le Château pour certains, pour d’autres, une bière Zacharias à la terrasse d’un café. L’ambiance dans le groupe est chaleureuse. La ville est charmante, les touristes sont rares, gageons que ça ne durera pas. A la galerie Efram, un ancien Heder, nous écoutons Masa Kuvakova, une chanteuse à la voix grave et puissante, chanter en hébreu, en yiddish, en russe, en français (une chanson d’Edith Piaf) et même en ladino.

Dimanche, en chemin vers l’aéroport de Vienne, nous nous arrêtons au château futuriste du plus grand viticulteur de Moravie où on nous enivre d’excellents vins blancs, Pinot gris ou Riesling.

Nous avons fait sans conteste un beau voyage. Loués soient Selma et Giora. Ai-je changé d’avis sur les voyages organisés ? Non, mais je reconnais une exception. Alors, l’an prochain : Lodz ? Cracovie ?

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