Ce Polonais à qui les Juifs manquent

Pour nombre de Juifs, même 70 ans après la Seconde Guerre mondiale, pas grand-chose de bon ne saurait venir de Pologne. Alors, quand on découvre qu’un artiste polonais d’une quarantaine d’années écrit sur les murs « Juif, tu me manques », forcément, on s’intéresse… 

Il se nomme Rafal Betlejewski et c’est un Polonais « normal », comme aurait dit Coluche : blond, catholique, né en 1969 et, comme il l’explique lui-même* : « J’ai été élevé sans rien savoir des Juifs, de leur existence en Pologne, de la Shoah. A l’école, on ne nous en disait rien. Comme si la Shoah n’avait jamais eu lieu ».

Et puis, en 2001, paraît le livre qui va bouleverser sa vie : Les voisins, de Jan Tomasz Gross, qui établit la vérité sur le massacre des Juifs du village de Jedwabne, en 1941. A savoir qu’ils n’ont pas été tués par les Allemands, mais bel et bien par leurs voisins polonais.

Ceux-ci ont rassemblé les Juifs du village dans une grange à laquelle ils ont mis le feu. Pour Betlejewski, c’est le choc : « J’ai réalisé que je ne savais à peu près rien. Je suis allé à Jedwabne, je voulais rencontrer les gens. Mais ils me fermaient leurs portes. Alors, j’ai commencé par lire des livres sur les Juifs ».

Selon lui, Les voisins a causé un choc qui a obligé les Polonais à se remettre en question : « Nous sommes plus lucides : nous voyons clairement que la Pologne est un pays antisémite. Il faut garder en mémoire que la Shoah a eu lieu en Pologne, que tous les Polonais en ont été les témoins.

Ils ont vu les ghettos, vu les trains qui partaient pour les camps. A la fin de la guerre, sur 3,5 millions de Juifs polonais, il en restait 200.000. Et quand ils sont revenus dans leurs villes et villages natals, on ne les a pas accueillis à bras ouverts. Certains de leurs biens avaient été accaparés par leurs anciens voisins. Il y a eu des pogromes.

Après celui de 1968, 40.000 Juifs ont quitté définitivement la Pologne. Et, depuis, il n’y a plus de Juifs chez nous. Alors, je me suis dit que je devais prendre une position, qu’il fallait un acte artistique. Je voulais provoquer le dialogue sur ce qui s’était passé. 

Je pense que la faute de nos pères nous retombera sur les épaules si nous n’avons pas le courage de l’avouer. Il ne s’agit pas de dire que c’est nous qui l’avons fait. Il faut dire : c’est la faute de mon père. J’en suis conscient. J’en suis désolé. En taisant cette responsabilité, nous nous empêchons justement de nous en laver ».

« Tesknie za toba, Zydzie »

« J’ai été particulièrement impressionné par les mémoires d’un Juif du ghetto de Varsovie », dit encore Betlejewski. « Il est mort en 1944, mais son journal a, par miracle, été sauvé et publié.

En tournant la dernière page, j’ai senti que ce Juif me manquait, qu’il était pour moi très important. Il ne reste de lui que la maison où il a vécu, et c’est là que j’ai pris ma première photo.

J’ai installé une chaise vide dans la cour et placé dessus une kippa. Je voulais dire par là que j’étais venu voir l’homme qui la portait, mais qu’il n’y était plus. Depuis, j’ai visité plusieurs lieux où vivaient les Juifs. Je réinstallais ma chaise et je prenais des photos.

Et puis, en 2009, j’ai commencé à écrire sur des murs : « Tesknie za toba, Zydzie »(Juif, tu me manques) ». Puis, Betlejewskireprend à sa façon la tradition des « happenings » provocateurs des années 60.

Il demande d’abord aux Polonais de lui envoyer « toutes les mauvaises pensées qu’ils ont pu avoir à l’égard des Juifs et qui leur pèsent ». Puis, il achète une grange et y jette les textes de ces « mauvaises pensées ». Ensuite, il s’habille en paysan polonais et met le feu à la grange. Comme à Jedwabne.

En Pologne, le retentissement est énorme, même si le geste choque tant chez les Polonais que dans la petite communauté juive.

Mais c’est le grand rabbin de Pologne, Michael Schudrich, qui aura le dernier mot : « Il cherche à provoquer les gens pour qu’ils affrontent des faits et des réalités désagréables. Ses intentions sont pures ».

*Les citations de Rafal Betlejewski sont extraites d’un article que lui a consacré le très intéressant bimensuel franco-russe Le Courrier de Russie.

http://www.lecourrierderussie.com/2011/06/17/rafal-betlejewski-juif-manq…

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