Dans un entretien accordé cet été à L’Echo, Mischaël Modrikamen, le président du Parti populaire (PP), déclare « s’inscrire dans le mouvement » du Front national (FN) de Marine Le Pen. Selon lui, la fille de Jean-Marie Le Pen « est en train de transformer le Front national en parti de gouvernement. Ce n’est plus l’extrême droite, critiquable, mais une droite qui s’assume avec un côté populaire ». Ces déclarations révèlent enfin la véritable nature du Parti populaire : celle de l’extrême droite et de la diabolisation systématique des immigrés, surtout s’ils sont musulmans.
Cette référence à Marine Le Pen mérite qu’on s’y attarde un instant. Depuis qu’elle a été élue à la présidence du FN, elle s’efforce de donner à ce parti une allure respectable en évitant les outrances racistes et antisémites de Jean-Marie Le Pen et en masquant autant que possible les références historiques de l’extrême droite. Chassez le naturel, il revient au galop, assure le dicton. La dénonciation virulente de la double nationalité et la suspicion entretenue à l’égard des citoyens d’origine étrangère illustrent l’impossibilité pour cette « nouvelle extrême droite » de rompre définitivement avec ses fondements historiques.
Dans le courant du mois du juillet, Marine Le Pen a déclaré qu’Eva Joly, candidate écologiste à l’élection présidentielle de 2012, ne pouvait prétendre légitimement à cette fonction : « Je ne crois pas qu’il soit légitime de se présenter à la présidence de la République quand on est devenu français ». Marine Le Pen n’était pas à son coup d’essai : le 30 janvier 2011, elle « trouvait profondément indécent que quelqu’un qui est devenu français à 20 ans (…), qui a la double nationalité, puisse poser sa candidature ». Magistrate de la République depuis 1980, Eva Joly a acquis la nationalité française par mariage en 1967. Elle est la première personnalité française d’origine étrangère (norvégienne, en l’occurence) à se présenter à une élection présidentielle française.
En bonne héritière, Marine Le Pen reprend à son compte une vieille obsession familiale. En 1989, lors d’un débat télévisé sur l’immigration, Jean-Marie Le Pen apostrophait brusquement Lionel Stoléru, secrétaire d’Etat au plan du gouvernement Rocard, en lui demandant s’il était exact qu’il ait la double nationalité. Et d’insister, suite aux dénégations de l’intéressé : « J’aurais été gêné si j’avais su que vous aviez une autre nationalité que la nationalité française. Je sais que vous êtes président de la Chambre de commerce franco-israélienne et comme on m’avait dit que vous étiez en même temps de nationalité israélienne, je vous posais donc la question ».
Les Juifs ont fréquemment été accusés d’agir contre l’intérêt national, qu’ils subordonneraient de manière occulte à celui d’une puissance étrangère. Et depuis la création d’Israël, l’accusation de double allégeance a pris une forme plus concrète. Le cas de Henry Kissinger aux Etats-Unis est éclairant : il démonte bien le fantasme de la double allégeance. Né en Allemagne en 1923, il n’a acquis la nationalité américaine qu’à l’âge de 20 ans. Lors de son premier mandat, le président Nixon refuse de lui confier la responsabilité des Affaires étrangères. Il craint que la judéité de Kissinger oriente la politique étrangère des Etats-Unis au profit exclusif d’Israël. Il s’est lourdement trompé. Secrétaire d’Etat entre 1973 et 1977, Henry Kissinger veillait scrupuleusement aux intérêts américains dans le monde, comme n’importe quel secrétaire d’Etat. Cette attitude suscitait d’ailleurs la méfiance des Israéliens, en raison de l’équilibre des forces que Kissinger cherchait à imposer à Israël et des relations cordiales qu’il entretenait avec les Arabes. Golda Meïr a même avoué dans ses mémoires qu’il l’irritait considérablement, estimant qu’il n’avait pas suffisamment agi en faveur d’Israël durant la guerre de Kippour.
Ni pro-israélien inconditionnel, ni excessivement sympathique à l’égard des Arabes, Henry Kissinger défendait scrupuleusement les intérêts des Etats-Unis, son pays. Cela ne l’a pour autant jamais empêché d’entretenir une conscience aigue d’appartenance au peuple juif ni de se sentir très attaché à l’existence d’Israël.
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