Le « Mouvement des tentes » apparu cet été a sorti les Israéliens de l’indifférence politique dans laquelle ils étaient plongés. S’il est difficile de connaître les retombées politiques de cette mobilisation, la classe politique israélienne ne peut ignorer la revendication majeure qui s’en dégage : la justice sociale.
Non, ce ne fut pas mai 68, quand bien même le « Mouvement des tentes » a connu la même durée. Ce fut encore moins la Révolution de jasmin de Tunis ou la Révolution du Caire, même si l’on pouvait lire sur des pancartes : « Boulevard Rothschild, à l’angle de la place Tahrir » ou encore « Walk like an Egyptian ». Les cyniques pourront toujours gloser, jaser, ironiser, mais durant cet inoubliable mois d’août, on a pu voir le peuple se réveiller. A plusieurs reprises, dans les colonnes de Regards, j’avais noté avec amertume cette déplorable métamorphose survenue ces dernières années. Si prompts d’ordinaire à manifester leur quant-à-soi, à prendre part activement à la vie publique, les Israéliens avaient déserté toute forme d’implication politique. Même lors des dîners de Shabbat propices au débat, toute question politique était soigneusement évacuée, non de peur de fâcher les hôtes, mais pour éviter de s’ennuyer.
Le parti pris de la fuite
Toujours inventifs, créatifs et inno-vants, c’est dans leur métier, dans la recherche médicale, le high tech, l’art ou le marketing, qu’ils avaient mis leur imagination au pouvoir. Affligés par la médiocrité de la classe politique, ulcérés par le train de vie ostentatoire étalé par les dirigeants des partis politiques, toutes tendances confondues (certains d’entre eux passant du fauteuil ministériel au banc des accusés du tribunal), nombre d’Israéliens prirent le parti de la fuite. Fuite verticale pour ceux qui s’en remettaient à Dieu; fuite horizontale pour ceux qui préféraient arpenter de nouveaux espaces loin d’Israël; fuite, enfin, vers le bas, dans la consommation matérielle sans retenue. Bref, le mot de passe était dans tous les cas de figure l’Escapism – comme disent les Anglo-Saxons.
Alors que les Israéliens étaient toujours apparus dans les enquêtes d’opinion comme intimement convaincus de leur capacité à peser sur les événements, à se faire écouter et à se faire respecter, voilà que cette confiance collective en leur capacité d’action s’amenuisait. Un chiffre ne mentait guère : l’abstention lors du dernier scrutin avait atteint plus d’un tiers du corps électoral. On ne demandait même plus aux gouver-nements successifs d’être honnêtes, il suffisait qu’ils contiennent la menace terroriste et qu’ils nous protègent de la crise financière mondiale. Au final, le gouvernement actuel semblait même avoir gagné la partie. Seulement voilà, plutôt bonne au niveau macro-économique, la situation s’aggravait en silence au niveau micro-économique. A force de miser tout sur le premier objectif au détriment du second, la stabilité apparente vole inévitablement en éclat.
Il est vrai que l’année écoulée fut accablante. D’un côté, le processus de non-paix qui a caractérisé la ligne de Netanyahou, et de l’autre, cette législation inspirée par Lieberman visant à désigner comme ennemis de la patrie tous ceux qui refusent de marcher au pas de la droite nationaliste. Le divorce était profond. Ceux qui ne s’indignaient pas de la menace sur la démocratie admettaient tout de même que les parlementaires avaient multiplié des lois en total décalage avec les préoccupations immédiates et concrètes des citoyens qui n’ont cure du boycott de la Judée-Samarie, mais s’inquiètent de la hausse des prix constante et de la réduction continue de leur pouvoir d’achat.
Ras-le-bol des jeunes
Des étincelles avaient çà et là éclairé la nuit politique dans laquelle nous étions plongés et que la disparition de la gauche à la Knesset ne faisait que prolonger. Autour d’un projet de loi sur la propriété publique de la terre que Netanyahou souhaitait transférer à l’initiative privée, des mouvements de jeunesse, des réseaux associatifs de gauche et de droite s’étaient ligués alors pour protester contre cette loi. Cette conjonction s’est reconstituée à la faveur de ce mouvement des tentes qui s’était résolu à exprimer des revendications exclusivement sociales. Tout était parti du ras-le-bol exprimé par de jeunes gens mis à la porte de leur domicile, ne pouvant supporter plus longtemps la hausse systématique des loyers décrétée par les propriétaires, faute d’être régulée par les pouvoirs publics. Ils protestèrent en plantant leurs tentes boulevard Rothschild. Le propriétaire est tout, le locataire n’est rien. A partir d’une revendication réelle, mais, somme toute, limitée, il s’est passé ce qui arrive dans ce type de conjoncture et qui correspond à l’essence même du politique lorsque des revendications sectorielles s’agrègent les unes aux autres, s’additionnent, s’emboîtent jusqu’à ce que s’en dégage leur nature commune et, transcendant leur caractère singulier, prennent la forme d’une revendication générale, abstraite, universelle, égalitaire : la justice sociale.
Le catalyseur Facebook
Lorsque, trois semaines plus tard, près de 300.000 personnes ont manifesté non plus seulement à Tel-Aviv, mais un peu partout dans le pays, à Jérusalem, à Beer-Sheva, à Kyriat Shmona, le sentiment primordial qui nous animait n’était pas la chute du gouvernement Netanyahou ni même l’instauration de nouvelles lois sociales. Comme un signe de connivence échangé entre tous ceux qui s’étaient rassemblés, on retrouvait par cette nuit du mois d’août le goût de l’action collective. Cette prise de parole mettait fin à un mutisme dont on sortait comme on sort d’une longue dépression. Désormais, nous disait-on, on ne manifeste plus que virtuellement, car tout passe par Facebook et Twitter.
Il suffit d’un clic pour exprimer ses doléances. Facebook fut bien le catalyseur, mais loin de tuer l’action publique, il s’était mis à son service et avait mul-tiplié l’écho du message initial. C’est ce goût retrouvé du vivre-ensemble qui fut pour beaucoup l’immense source de satisfaction et d’espoir. De plus, et pour la première fois, ce n’était plus l’affrontement entre le peuple de gauche et le peuple de droite, comme en 2005, lors du désengagement de la Bande de Gaza. Le sentiment dominant n’était plus celui de la guerre civile et de la déchirure entre deux parties du peuple. La division se situait en réalité ailleurs : d’un côté le Tiers état dans sa diversité sociale religieuse, culturelle, linguistique, et de l’autre, la noblesse d’argent, les détenteurs des privilèges. Ce ne fut guère pourtant une manifestation des petits contre les gros. C’est bien le gouvernement -tous les gouvernements- qui fut la cible principale de la protestation. Loin de jouer le rôle d’arbitre, loin d’incarner la puissance publique, le gouvernement était devenu, sans que l’opinion en prenne tout de suite la mesure, le serviteur docile des privilégiés.
Et demain ?
Depuis que la marée basse a pris le relais de la marée montante, depuis que les tentes se raréfient sur le boulevard Rothschild, une inquiétude sourde agite et trouble tous ceux qui ont pris part à ce moment exceptionnel et redoutent son déclin, son évaporation lente, sa disparition. Y aura-t-il demain un débouché politique à ce mouvement généreux ? L’été israélien apparu le 14 juillet 2011 ne sera-t-il qu’un feu d’artifice, une illusion lyrique condamnée à rester sans lendemain ? Et comme l’a rappelé douloureusement l’attentat d’Eilat, la sécurité va-t-elle reprendre sa place prépondérante, reléguant comme d’habitude les problèmes sociaux dans les marges sinon aux oubliettes de nos préoccupations ?
En faisant preuve d’optimisme, on pourrait conclure sur deux signes d’espoir. L’événement, sans créer un effet de génération, s’imprime dans la mémoire collective. Nul besoin d’être béats d’admiration devant les révoltes des autres, nous avons la nôtre. C’est un avertissement pour le gouvernement actuel comme pour celui qui lui succèdera demain, quelle que soit sa couleur idéologique. La politique ne consiste pas pour un citoyen à voter pour un parti une fois tous les trois ou quatre ans et à désigner indirectement un gouvernement et son premier ministre. La démocratie représentative n’abolit pas la nécessité de la démocratie participative, surtout lorsque la première faillit à ses respon-sabilités. Déléguer son pouvoir à des représentants implique également pour les élus de se mettre à l’écoute. Ne le feraient-ils pas qu’ils seraient sanctionnés par un nouveau parti outsider ? Hier, c’était le parti Shinoui ou encore celui des retraités, demain le parti des tentes.
Enfin, ce mouvement social a réussi à mobiliser les Israéliens exclusivement sur des thèmes intérieurs. Tôt ou tard, la question dite extérieure, celle de la paix, des territoires et des colonies sera posée. Il n’est pas exclu qu’elle le soit en d’autres termes que la confrontation idéologique traditionnelle. Car la justice et l’égalité ne peuvent fonctionner à deux vitesses : une pour les Israéliens, l’autre, au rabais, pour les Palestiniens. Il a été jugé bon, à tort ou à raison, de lui mettre une sourdine sur ce défi. Tôt ou tard, il faudra bien le relever. C’est à cette condition qu’un nouvel Israël pourra naître, grandir et prospérer.
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