Au nom de la protection des animaux, des associations et des mouvements politiques militent pour l’interdiction des abattages religieux sans étourdissement. Certains préjugés racistes et antisémites de leurs campagnes inquiètent les Juifs européens, d’autant plus que cette interdiction porte préjudice à leur liberté de pratiquer leur religion.
En juin dernier, les Pays-Bas ont adressé un message inquiétant aux Juifs et aux musulmans. La Chambre basse du Parlement néerlandais a approuvé une proposition de loi visant à interdire l’abattage religieux pratiqué sans étourdissement préalable. Dans une société néerlandaise où le bien-être des animaux tend à l’emporter sur le respect des minorités religieuses, on imagine difficilement un vote différent lors de son examen devant la Chambre haute dans les prochaines semaines.
Depuis des années, les associations de protection des animaux ne cessent de réclamer l’obligation d’étourdir la bête avant qu’elle soit abattue. Selon ces associations, la pratique des abattages religieux sans étourdissement inflige des souffrances insupportables aux animaux. Progressivement, leur argumentation a convaincu les responsables politiques. Tant la réglementation européenne que les législations nationales des Etats de l’Union européenne imposent le principe de l’abattage avec étourdissement, en prévoyant malgré tout des dérogations dans le cas des abattages religieux. Bien que le 6 juillet dernier, le Parlement européen réuni en séance plénière n’ait pas remis en cause la dérogation dont bénéficient les Juifs et les musulmans, la question est sans cesse inscrite à l’agenda politique par les associations de protection des animaux et par des mandataires politiques sensibles à leur combat.
« Tué par un Juif »
En invoquant désormais des arguments relatifs à la défense et à l’information des consommateurs, l’interdiction de la shehita (l’abattage religieux par égorgement dans le judaïsme) et la généralisation de l’étourdissement risquent d’être adoptées tôt ou tard. Aujourd’hui, les opposants à l’abattage religieux exigent qu’une mention « abattu sans étourdissement » soit indiquée sur l’étiquetage des aliments. Cette exigence menace à nouveau la filière casher : les parties arrière d’une bête -celles entourant le nerf sciatique- étant interdites à la consommation selon les règles de la cacherout, elles sont écartées par le shohet (sacrificateur) et mises en circulation dans le circuit ordinaire. Théoriquement, l’inscription de la mention « abattu sans étourdissement » ne paraît pas préjudiciable pour les Juifs, mais dans la pratique, elle peut entraîner des conséquences désastreuses. « Ce procédé est douteux », réagit David Meyer, rabbin libéral. « On laisse les Juifs abattre les bêtes selon leurs règles, mais si des morceaux de viande casher se retrouvent dans le circuit non juif, cela pose problème. On sous-entend donc que cette viande serait dangereuse pour les consommateurs. Cela revient à coller une étoile jaune avec une mention “tué par un Juif”. De cette manière, on nous met au ban de la société ».
Ces mesures visant la shehita suscitent l’inquiétude du monde juif. La possibilité de vivre leur judaïsme dans une société démocratique est au cœur de ce débat, d’autant plus qu’il réveille de vieux démons et des souvenirs douloureux : l’interdiction de l’abattage religieux fait partie des mesures anti-juives adoptées par les nazis. Ce parallèle avec ce passé tragique pourrait être exagéré si l’extrême droite et les partis populistes n’avaient pas fait de cette question un de leurs combats. « Au nom de la protection des animaux et de la défense des consommateurs, les islamophobes et les antisémites peuvent enfin s’attaquer aux musulmans et aux Juifs, sans que leurs revendications soient présentées de manière antisémite ou raciste », fait remarquer Jean-Yves Camus, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de l’extrême droite européenne. Dans les campagnes menées par la Fondation Brigitte Bardot, les dérapages racistes sont systématiques : des images effrayantes et insoutenables sont censées montrer la réalité des abattages religieux. « Ce n’est pas un hasard si ces campagnes franchissent la ligne rouge », confie Jean-Yves Camus. « L’agence de communication Riwal en charge des campagnes de la Fondation Brigitte Bardot est dirigée par Frédéric Chatillon, un militant d’extrême droite proche de Marine Le Pen dont il assure également la communication ».
Version tronquée de la laïcité
Pourquoi défendre la shehita alors que vous ne mangez pas casher et que la tradition religieuse ne rythme pas votre vie quotidienne ? Cette question traverse l’esprit de nombreux Juifs laïques.
Les tenants de la laïcité ne doivent pas se laisser piéger par le discours pseudo-laïque de l’extrême droite sur l’abattage religieux. « Il s’agit d’une version tronquée et pourrie de la laïcité qui se borne à une réprobation virulente de tout ce qui a l’approbation du religieux. Au nom de préjugés à soubassements racistes, on impose une interdiction contraire à la laïcité et on glisse vers une société totalitaire », s’insurge Jean-Yves Camus.
Au-delà de l’immixtion de l’extrême droite dans ce débat, on peut percevoir des signes inquiétants pour l’avenir des Juifs en Europe. Le rabbin David Meyer y voit une remise en cause de notre présence sur ce continent : « Les Juifs ont contribué à façonner l’Europe et l’esprit européen depuis des siècles et soudain, on leur dit que leurs pratiques alimentaires sont barbares et indignes pour une société civilisée. Ce message violent est une manière insidieuse de nous exclure et de nous signifier que nous n’appartenons pas à l’Europe. Si la shehita est interdite, cela signifie donc que les Juifs ont moins de droit que les animaux ! C’est inacceptable. Je ne dis pas que les animaux doivent être maltraités, mais en tant qu’être humain, il est normal que mes droits l’emportent sur ceux d’animaux qui vont de toute manière être abattus pour être consommés ».
Illusion anthromorphique
Lorsque les associations de protection des animaux évoquent la shehita, elles l’associent systématiquement à la souffrance des animaux. Pourtant, s’il y a bien une religion qui envisage explicitement l’obligation de ne pas maltraiter les animaux, c’est bien le judaïsme. En revanche, il veille à ne pas entretenir l’illusion anthropomorphique : les normes en vigueur entre les êtres humains ne s’appliquent pas aux animaux. « Projeter la compréhension humaine de la mort et de la souffrance sur le monde animal pose problème », rappelle David Meyer. Et d’ajouter une précision importante : « L’étourdissement est systématiquement présenté comme un procédé n’infligeant aucune souffrance à l’animal. Les défenseurs des animaux entretiennent ainsi l’illusion qu’on peut tuer un animal sans le faire souffrir. Dans le judaïsme, ce n’est pas le cas. Il est question de minimiser la souffrance de l’animal sans jamais perdre de vue qu’on l’abat et qu’on lui inflige une souffrance, quelle que soit la méthode d’abattage ».
Les Juifs pratiquants se sentent aujourd’hui isolés et incompris, d’autant plus qu’ils s’efforcent de maintenir le dialogue avec le monde politique pour expliquer que les méthodes d’abattage religieux ne sont pas plus cruelles que celles de l’abattage conventionnel. Ce dialogue devient hélas plus difficile à maintenir en raison de la démagogie de l’extrême droite et des mouvements populistes : ces derniers veulent à tout prix interdire l’abattage religieux qu’ils jugent cruel, mais ils sont les premiers à défendre et à promouvoir la chasse et des pratiques aussi barbares que la corrida.
Jean-Marie Dedecker et la shehita
En Belgique, la loi du 14 août 1986 relative à la protection des animaux prévoit que l’abattage ne peut se pratiquer qu’après étourdissement de l’animal. A ce principe, le législateur accorde une dérogation à l’exigence d’étourdissement aux rites israélite et islamique, pour autant que l’abattage soit effectué dans un abattoir public et dans le respect des prescriptions en la matière. En 2006, le remuant sénateur populiste Jean-Marie Dedecker a déposé une proposition visant à interdire l’abattage religieux sans étourdissement. Les sénateurs ont décidé de soumettre cette proposition de loi au Conseil d’Etat. Dans son avis, cette juridiction juge que la suppression de la dérogation à l’exigence d’étourdissement accordée aux rites juif et islamique porte une atteinte disproportionnée à la liberté religieuse consacrée par la Convention européenne des droits de l’homme. Les sénateurs ont suivi l’avis du Conseil d’Etat, et la proposition de loi de Jean-Marie Dedecker n’a pas été adoptée. La tempête est passée, mais le monde juif n’ignore pas que le dossier n’est pas clos. « Il est vrai que les partis démocratiques n’ont pas voulu suivre Jean-Marie Dedecker en 2006 », reconnaît un rabbin bruxellois, « mais nous savons aussi que ces mêmes partis démocratiques ne souhaitent pas entrer en conflit avec les associations de protection des animaux ni avec celles de défense des consommateurs. Comme la Belgique est prête à supprimer la dérogation à l’étourdissement, la question va à nouveau être posée, et nous pouvons craindre que le vote du Parlement néerlandais influence les responsables politiques belges ».
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