Auréolé du prestigieux « Man Booker Prize », l’auteur britannique Howard Jacobson manie l’ironie à souhait. Cette satire identitaire pousse trois hommes âgés à revisiter l’amitié, l’amour et les dilemmes quant à un judaïsme choisi ou honni.
Vous êtes devenu écrivain « par peur du monde et par envie de le recréer ». Comment décririez-vous votre monde à vous ?
Il est vrai que je ne serais pas devenu écrivain si je ne me sentais pas perdu dans ce monde. Imaginer son propre univers est une façon de le rendre plus viable, même s’il paraît aussi imparfait que le monde réel. Tout comme Dieu, j’ai beaucoup d’affection pour mes personnages, qui m’entraînent souvent vers l’inconnu. Mes premiers livres étaient plutôt ludiques, mais là, ils virent au tragique. Ayant une haute opinion du roman, j’estime que leur rôle est de choquer, surtout en cette ère craintive, frileuse et politiquement correcte. Bien que ma voix soit très anglaise, elle sonne différemment en raison de ma judéité.
Dichotomiques, vos héros sont tiraillés entre l’acceptation ou le rejet de leur judaïsme…
Il y a beaucoup de colère dans ce livre, surtout envers les Juifs honteux qui abandonnent leur judéité pour être comme les autres. Comble de l’ironie, mon héros goy désire devenir juif. A l’instar de l’écrivain, il peut être n’importe qui, car il n’est personne. Ce contraste est le nœud même du roman. N’est-ce pas inhérent à l’histoire juive, qui cherche toujours à s’extraire de sa judéité, quitte à inventer le christianisme (rires). En Angleterre, le centre des Juifs honteux se situe à la BBC, au Jewish Theatre et à l’université. Je suis surpris d’aborder des sujets juifs… Ici, je n’écris pas consciemment sur l’identité, mais sur un être qui ignore qui il est. Devenir juif à une époque où les Juifs ne veulent plus l’être aboutit à une satire humaine.
Une satire qui prend son ampleur dès qu’il s’agit d’Israël. Que dénoncez-vous ?
Les Juifs sont les « loosers » préférés du monde. Israël était soutenu tant qu’il semblait perdu, mais une fois qu’il a révélé sa supériorité militaire, l’attitude envers lui a changé. Les Juifs honteux condamnent ce pays, alors qu’ils sont installés dans une vie confortable, à mille lieues du danger. Estimer que l’occupation est une erreur ou critiquer le gouvernement israélien ne fait pas de moi un antisémite. Mais quand les Britanniques ou les Français disent à des Juifs qu’ils n’ont pas droit à leur Etat -alors qu’ils les ont expulsés ou mis dans des camps-, cela relève de l’antisémitisme ! Avoir des convictions ou non, tel est le thème du roman.
Que comprend finalement « l’esprit juif » qui le nourrit ?
Pour moi, il n’a rien à voir avec la synagogue ou la nourriture, mais avec la pensée qui sort de ma bouche. Lors de mes études de littérature anglaise, à Cambridge, on étudiait seulement le texte, or on retrouve cette analogie dans le judaïsme. Avoir l’esprit juif signifie qu’on a le goût de la polémique, l’amour de l’exégèse et le sens de l’humour. Les blagues juives constituent la chose la plus merveilleuse qui soit, parce qu’elles ne sont pas drôles, mais tragiques. Elles cultivent le goût du désastre comme forme de comédie, dont l’universalité peut atteindre les gens. En anticipant la violence, ces blagues donnent l’impression qu’on est en charge de son destin. Je ne décide pas d’être drôle, c’est ma façon de voir le monde. Ce qui nous rend humains, c’est notre capacité à ressentir et à penser, mais peut-être aussi à faire des blagues juives !
Synopsis
Trois hommes se retrouvent à l’aube de la vieillesse. Leurs chemins ont bifurqué, sans jamais se séparer. Treslove et Finkler sont des amis d’enfance, qui apprécient Libor, leur prof d’histoire. Unis par le veuvage, ils ravivent le passé tout en s’ancrant dans la vie. Tout bascule quand Treslove est agressé par une femme. Et si cette ombre était un « döppelganger » venu lui dire qu’il était juif ? Quelle obsession pour un goy, dont les deux acolytes rusent avec leur judéité ! Caustique, Howard Jacobson abolit les préjugés, critique la haine de soi et s’interroge sur la place des Juifs dans le monde. Son héros serait-il une nouvelle version du Juif errant ?
Howard Jacobson, La question Finkler, éditions Calmann-Lévy
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