Un peu moins d’un an après la disparition de Maxime Steinberg, la traduction en néerlandais de l’ouvrage de l’historienne allemande Insa Meinen Die Shoah in Belgien (2009) doit-elle inciter à une révision des analyses du grand historien disparu concernant les responsabilités des autorités belges dans la « Solution finale » ?
Fin mai, en première page de Knack (n°21), sur fond d’étoile jaune, des titres accrocheurs annonçaient la sortie du livre De Shoah in België d’Insa Meinen, professeur à l’Université d’Oldenburg : « Les Juifs reçurent beaucoup de soutien de la population », « VNV et SS flamands ne s’intéressaient pas aux Juifs »… Faut-il rouvrir le débat sur « la Belgique docile » et les participations belges à la traque des Juifs, en particulier à Anvers ? Publicité trompeuse ! Les propos d’Insa Meinen, interviewée par Piet de Moor pour Knack, sont bien plus modérés que ne le laisse supposer la couverture du magazine.
Synthèse de ses recherches sur la persécution des Juifs en Belgique, et en particulier sur le sort des Juifs fugitifs, originaires des territoires du Reich ou Juifs hollandais fuyant les déportations massives aux Pays-Bas en 1942 (cf. A. Meyer & I. Meinen, « La Belgique, pays de transit… », Cahiers d’Histoire du Temps Présent 20, 2008), la monographie de l’historienne allemande contribue à notre connaissance de la déportation des Juifs de Belgique, sans pour autant produire des évidences susceptibles de bouleverser l’historiographie du judéocide.
Insa Meinen accomplit un travail de recherche précieux lorsqu’elle retrace les parcours individuels de tous ces Juifs fugitifs qui, au terme d’un parcours de périls constants, finissent par tomber aux mains des Allemands et sont déportés vers Auschwitz. Elle met en valeur la résistance massive des Juifs à la « Solution finale », le passage à la clandestinité et la recherche de filières d’évasion. Des actes individuels, en général sans rapport avec toute résistance organisée, et qui aboutissent trop souvent à l’arrestation et à la déportation. L’analyse de ces stratégies de fuite aide à combattre les stéréotypes éculés sur la « passivité juive » face aux nazis.
Responsabilités
Comme le souligne l’historienne, au contraire des Pays-Bas et de la France où la majorité des Juifs déportés sont victimes d’arrestations massives, dans notre pays ils sont en majorité pris par les Allemands individuellement ou par petits groupes. Meinen met en valeur la responsabilité décisive des autorités militaires d’occupation dans la mise en œuvre du judéocide et analyse la contribution décisive d’institutions allemandes méconnues dans la traque des Juifs. Les policiers militaires de la Feldgendarmerie et les agents en civil de la Geheime Feldpolizei pourchassent les résistants, mais jouent aussi un rôle majeur dans les arrestations de Juifs. De même, Meinen documente l’efficacité meurtrière des douaniers du Grenzschutz, postés aux frontières de notre pays avec les Pays-Bas et la France, ainsi que l’apport massif des agents du Devisenschutzkommando, filiale du ministère des Finances du Reich formée de spécialistes de la persécution des Juifs fugitifs, de virulents antisémites à l’expertise policière redoutable.
Ceci dit, d’autres volets de l’étude de l’historienne allemande, en particulier son jugement sur le rôle réel de la police anversoise dans les rafles de l’été 42 et les responsabilités de l’Association des Juifs en Belgique (AJB), ouvrent la porte aux simplifications réductrices visant à « réhabiliter » des institutions dont les travaux de Maxime Steinberg et d’autres historiens belges avaient bien montré la participation active et cruciale à la politique nazie d’élimination des Juifs. Valorisant l’efficacité des institutions allemandes, l’ouvrage d’Insa Meinen séduira tous ceux qui se montrent hostiles à toute forme de « repentance » des autorités belges envers les victimes du judéocide.
Insa Meinen explique ses recherches par l’absence de travaux d’historiens allemands sur l’occupation de la Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale. La recherche allemande sur la Shoah s’est concentrée sur l’Europe de l’Est et a négligé la déportation des Juifs de Belgique. Certes, mais l’immensité des crimes commis par les Allemands à l’Est ne justifie-t-elle pas cette politique historiographique ? Il y a septante ans, à Babi Yar, les Allemands assassinèrent en deux jours (29-30 septembre 1941) 33.771 Juifs. La terrifiante « efficacité » des institutions nazies face aux populations juives désarmées dans la « Solution finale » est-elle encore à démontrer ? Elle ne doit pas pour autant inciter à l’oubli des responsabilités belges dans la déportation des Juifs de Belgique.
Insa Meinen, De Shoah in België, Uitgeverij De Bezige Bij, Anvers, 2011
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