Dans Tout, tout de suite (Fayard), Morgan Sportès relate la séquestration et la mort d’Ilan Halimi, un jeune Juif de 23 ans, enlevé et torturé trois semaines durant, par Youssouf Fofana et sa bande. Ce livre n’est ni une enquête ni un récit. Il s’agit bien d’un roman. Morgan Sportès, auteur de ce « conte de faits », nous l’explique.
Peut-on considérer l’affaire Ilan Halimi comme un fait divers postmoderne ? Certainement. Dans un de mes romans précédents, L’Appât, des jeunes Parisiens de la classe moyenne commettent un cambriolage où la violence sur leur victime se transforme en véritable boucherie. Ce fait divers réel a bouleversé la France dans les années 80. J’avais été frappé par leur identification à des films ou des séries TV. L’Appât traduit bien l’ère du vide dans laquelle notre société s’est enfoncée. Dans l’affaire Halimi, dont est tirée Tout, tout de suite, c’est l’ère du vide sur laquelle se superposent des problèmes liés à la mondialisation (immigration, diversité culturelle et religieuse, les technologies nouvelles…). Les 27 jeunes impliqués dans cette affaire viennent du monde entier : Egypte, Iran, Maghreb, Afrique subsaharienne, Antilles, Europe orientale… Contrairement à L’Appât, on se situe en banlieue où la population est quart-mondisée. La société a abandonné cette population et n’est même plus intéressée par sa force de travail. Il ne reste plus qu’à les abrutir avec la télévision et à leur verser quelques subventions pour qu’ils ne se révoltent pas. Quand on observe le milieu dans lequel baignent Fofana et ses comparses, on est face à un lumpenprolétariat postmoderne dont la devise est « tout, tout de suite ». Pour être honnête, il faut ajouter que c’est aussi la devise des spéculateurs en bourse.
La religion est également très présente dans cet univers de la banlieue parisienne… Dans cette affaire, la religion se manifeste à travers une régression vers un religieux fantasmé. Un des adolescents qui garde Ilan la journée, rentre chez lui et « rattrape » les prières qu’il n’a pas faites. Il récite ses cinq prières les unes à la suite des autres. Si ce n’était pas tragique, cela ferait rire. En prison, certains membres de la bande se font envoyer des tapis de prière avec boussole intégrée ! Quant à Fofana, il effectue des prières surérogatoires, c’est-à-dire des prières supplémentaires aux cinq prières obligatoires. Cet excès de spiritualité ne l’a pas empêché de torturer Ilan Halimi. On est bien loin de Tartuffe qui est intelligent, conscient, mais opportuniste. Fofana, c’est la bêtise, l’aliénation et les clichés religieux de bas étage.
Quelle est la place de l’antisémitisme dans ce fait divers ? Cette affaire ne démarre pas sur l’antisémitisme. Il ne s’agit pas du tout d’une bande organisée de talibans ayant enlevé un Juif pour le torturer, comme certains journalistes ont pu l’écrire. Les tentatives avortées de Fofana ont visé des non-Juifs et même des musulmans. C’est l’argent qu’ils veulent. Néanmoins, il règne effectivement un climat latent d’antisémitisme, même si la décision de viser exclusivement des Juifs n’apparaît que par la suite. Pour Fofana, les Juifs sont riches et solidaires; ils paieront nécessairement la rançon qu’on leur réclamera. Fofana est une éponge qui absorbe tous les clichés antisémites et notamment, celui associant Juif à argent. Pour lui, les Juifs, ce n’est ni Kafka ni Marcel Proust, c’est plutôt La vérité si je mens. Une version bling-bling de la judéité. La puérilité de cette affaire réside dans le raisonnement antisémite de Fofana. Pourtant, quand un truand veut faire un kidnapping, il enlève le baron Empain, et non pas un petit vendeur de boutique de téléphones portables.
Dans la presse, de nombreux articles vous reprochent de qualifier ce livre de roman. Qu’en pensez-vous ? C’est absurde, parce que je n’ai pas inventé ce genre romanesque. En écrivant De sang froid, Truman Capote a donné naissance au « non-fiction novel ». On prend des faits réels et on s’efforce d’être au plus près de la réalité pour faire entrer tout cela dans une dramaturgie. Si ce livre se lit comme un polar, cela signifie bien que le travail de construction romanesque a été accompli. Ce n’est pas un document de journaliste. C’est pourquoi je présente ce livre comme un « conte de faits ».
Morgan Sportès, Tout, tout de suite, Fayard
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