L’ombre du génocide des Tutsi

La visite en France du Président rwandais, Paul Kagamé, suscite l’indignation d’une grande partie de la classe politique française. Au cœur de cette tension, le rôle trouble de la France dans le génocide des Tutsi en avril 1994.

Alors qu’un chef d’Etat africain effectue une visite en France, le ministre des Affaires étrangères de la République ne l’honorera pas de sa présence. Alain Juppé est en voyage, très loin, on ne peut plus loin : aux antipodes où il mène une mission en Australie et en Nouvelle-Zélande. Serait-il en train de fuir un passé qu’il ne veut pas affronter ? Alain Juppé était au Quai d’Orsay en 1994 dans un gouvernement de cohabitation dirigé par Edouard Balladur. Cette situation institutionnelle exceptionnelle explique d’ailleurs l’attitude unanime de la gauche et de la droite en France sur la question du génocide des Tutsi. Elle se résume par un refus d’envisager sereinement le soutien actif de la France au régime Hutu de Juvénal Habyarimana ainsi que la responsabilité de la France dans le génocide de 1994.

La normalisation des relations entre la France et le Rwanda passe inévitablement par une reconnaissance de la France de son implication dans ce dernier génocide du 20esiècle. Ce n’est pas une épreuve facile, ni un acte qu’on pose de manière irréfléchie. Et face à un événement aussi difficile à saisir qu’un génocide, on est vite tenté de plaquer une interprétation visant à justifier ou à réhabiliter des comportements fautifs. Les autorités françaises ont clairement du mal à admettre que la patrie des droits de l’Homme soit mêlée à une pareille tragédie. Elle cherche alors à se protéger comme elle peut.

Certains, en France, ont fait le choix de la méthode dure, en défendant la thèse abjecte du double génocide ou en prétendant que Paul Kagamé et le FPR ont sciemment déclenché le génocide en abatant l’avion de Habyarimana début avril 1994. C’est ce que crie sur tous les toits le général Lafourcade, responsable de la très controversée opération Turquoise. Il se sent d’ailleurs insulté par la visite officielle de Paul Kagamé en France. Sa réaction reflète bien ce que de nombreux spécialistes de l’Afrique centrale ont fait remarquer : intellectuellement, les militaires français n’étaient pas à la hauteur des événements qui se déroulaient sous leurs yeux.

« Une forme d’aveuglement »

D’autres, plus habiles, s’abritent derrière des arguments d’ordre moral. Ils expriment leur indignation face à l’accueil fait par la France à un chef d’Etat autoritaire, peu respectueux des droits de l’Homme et de la démocratie. Ce n’est pourtant pas la première fois, ni la dernière d’ailleurs, que la France accueillera un hôte dont le respect des règles démocratique ne soit absolument pas inscrit à son agenda politique. Pour être honnête, ces « indignés » n’ont pas eu les mêmes scrupules face à toute une série de chefs d’Etas africains prédateurs et cleptomanes. Paul Kagamé est certes autoritaire, mais dans ce registre, il n’est peut-être pas le pire. Dans ce contexte, on sent bien que cette indignation française sonne faux.

Tout cela est regrettable quand on pense à l’ouverture qui a été faite par Nicolas Sarkozy en 2010, lorsqu’il a reconnu lors d’une visite à Kigali « de graves erreurs d’appréciation, une forme d’aveuglement » de la part de la France pendant le génocide en avril 1994. Cette nouvelle orientation introduite par Nicolas Sarkozy a malheureusement du mal à faire son chemin au sein de la classe politique française. Non seulement, ce refus de regarder le passé en face bloque la réconciliation entre la France et les Rwanda, mais surtout, elle empêche la France d’être fidèle aux principes généreux inscrits dans la Déclaration universelle des droits de 1789.

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