Flamands et francophones portent un regard divergent sur la Collaboration entre 1940 et 1944. Deux spécialistes de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en Belgique, Chantal Kesteloot et Bruno De Wever, nous expliquent dans quelle mesure ils n’ont pas forgé une mémoire commune de cette page de leur histoire.
Comment s’est construite la mémoire de la Collaboration en Belgique ?
Bruno De Wever : Si dans tout le pays la population est contente que la guerre soit terminée, l’expérience de cette guerre fait ressortir les différences entre la Flandre et la Belgique francophone lorsqu’elles façonnent la mémoire de la Collaboration. Tout d’abord, en Flandre, une part importante de l’élite politique et intellectuelle est mêlée à la Collaboration. Ce n’est pas le cas côté francophone, où le phénomène est marginal. Ensuite, la gauche est faible côté flamand. Les communistes, très actifs dans la Résistance belge, y sont peu nombreux, et les socialistes flamands sont beaucoup plus modérés que leurs camarades francophones, même s’il y a des exceptions comme dans le Limbourg à partir de 1943. La collusion entre le monde catholique et le nationalisme flamand est une particularité essentielle. Les liens entre ces deux forces sont très étroits. Dès 1938, les nationalistes du VNV (Vlaams Nationaal Verbond) et les catholiques ont formé un cartel dans une centaine de communes de Flandre. Pendant la guerre, de nombreux responsables catholiques restent en Belgique et conservent leur fonction dans les communes ou les administrations. La ligne qu’ils adoptent oscille entre la politique d’accommodement et la Collaboration. Le bourgmestre d’Anvers, Léo Delwaide, en est le parfait exemple. Enfin, les prisonniers de guerre flamands sont libérés fin 1940, alors que les francophones demeurent incarcérés dans les stalags.
Chantal Kesteloot : Très tôt, des lectures plurielles de la Collaboration apparaissent dans la mémoire collective. Elles résultent de perceptions antérieures à la Seconde Guerre mondiale sur lesquelles viennent se greffer des problématiques spécifiques à la Belgique d’après-guerre. En Flandre, ce n’est pas tant la Collaboration qui est intégrée dans cette mémoire, mais plutôt les collaborateurs considérés à leur tour comme victimes. Beaucoup d’intellectuels flamands compromis dans la Collaboration publient après-guerre des textes dans lesquels ils justifient leur attitude. Ils ne se bornent pas à défendre leur cas personnel, ils s’efforcent surtout de
justifier collectivement la Collaboration flamande. Elle est certes considérée comme une erreur, mais ils la replacent dans le contexte du combat que mène le mouvement flamand contre l’Etat belge depuis la Première Guerre mondiale. Ils font donc porter la responsabilité de cette erreur à l’élite francophone. La lecturevictimaire de la répression de la Collaboration se superpose à une conscience victimaire préexistante du mouvement flamand. Sa continuité est essentielle, car elle s’insère dans un récit plus vaste d’une Flandre victime de l’Etat belge, dominé par une élite francophone.
Même si la Flandre flamingante et catholique n’est plus dominante aujourd’hui,cette mémoire victimaire de la Collaboration est-elle encore aussi diffuse que dans les années 60 ou 70 ?
Br. De Wever : Cette mémoire avait une fonction importante au sein du mouvement flamand, très influent en Flandre à partir des années 60 : le chemin vers l’autonomie nécessitait une histoire de la Collaboration épurée de ses aspects les plus sombres. Les changements interviennent à partir des années 90, lorsque la Flandre a acquis une plus grande autonomie au sein de l’Etat belge. Dans ce contexte, cette nouvelle Flandre doit désormais montrer qu’elle est tolérante et ouverte sur le monde. A cette évolution, il faut également ajouter la centralité de la Shoah dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Le récit victimaire flamand sur la Collaboration s’insère mal dans cette nouvelle configuration. Et lors-que Patrick Dewael, Ministre-Président du gouvernement flamand, demande en 2001 la création d’un nouveau musée flamand consacré à l’extermination des Juifs, il s’agit bien de montrer que la Flandre est ouverte et tolérante. Depuis 2000, on voit bien que la Flandre officielle veut affronter son passé et reconnaître que le mouvement flamand s’est trompé pendant la guerre. Ce n’est plus un problème de le dire, même pour un responsable politique de la N-VA comme mon frère. En tant qu’héritier du VNV, Bart De Wever reconnaît aujourd’hui que la Collaboration flamande était une erreur majeure, et non pas simplement une erreur tactique.
La question de l’amnistie des collaborateurs a longtemps fait partie des revendications du mouvement flamand. Est-ce encore le cas aujourd’hui ?
Br. De Wever : Cette question n’agite plus la Flandre comme par le passé. Il y a certes encore des groupuscules pour lesquels l’amnistie est fondamentale, mais l’opinion publique flamande ne formule plus cette revendication. Même la N-VA ne monte pas au créneau pour réclamer l’amnistie. Cet exemple montre bien que la Flandre actuelle veut rompre avec cette lecture victimaire du passé. Même sur le plan individuel, des changements sont intervenus. Chaque semaine, je reçois des courriers de jeunes m’expliquant qu’un parent était membre du VNV. Ces jeunes veulent savoir ce que leur grand-père a réellement fait pendant la guerre. Cette démarche montre aussi à quel point la place de la Shoah est devenue centrale dans le récit de la Seconde Guerre mondiale. Ces jeunes me demandent précisément si leur grand-père a participé à la persécution et à la déportation des Juifs. C’est cette question qui les préoccupe et non celle de l’amnistie.
Ch. Kesteloot : Côté francophone, où cette question demeure sensible, on ignore souvent que la première proposition de loi sur l’amnistie émanait d’un député communiste. Il demandait qu’on ne condamne pas ceux qui étaient mineurs au moment des faits. Tout comme la première mesure visant à ne pas condamner les travailleurs belges volontaires en Allemagne a été prise à l’initiative d’un socialiste wallon !
Les francophones n’ont-ils pas tendance à se focaliser sur la Collaboration flamandeet à faire l’impasse sur la Collaboration en Wallonie et à Bruxelles ?
Ch. Kesteloot : Une chape de silence a longtemps pesé sur la Collaboration francophone, mais cela n’a jamais empêché des historiens belges comme Francis Balace, Alain Colignon ou Flore Plisnier de travailler sur le rexisme et les collaborateurs wallons. Ces dernières années, le sujet peut être abordé sans tabou. La RTBF l’a prouvé, en consacrant toute une émission à Léon Degrelle en prime time. Malgré tout, les francophones n’aiment pas évoquer cette période et préfèrent, comme toute société, s’accrocher à un passé héroïque. Et comme les images se construisent en miroirs, les francophones aiment s’imaginer que la Flandre entière est derrière l’amnistie, et par voie de conséquence, derrière la Collaboration. De cette manière, les francophones se placent du bon côté, celui de la Résistance. Si cette vision francophone est caricaturale, elle se fonde toutefois sur une réalité de la Résistance : 90% de la presse clandestine était francophone. Il n’empêche que même du côté francophone, les comportements résistants étaient marginaux.
Br. De Wever : En Belgique francophone,certains responsables politiques instrumentent la Collaboration en Flandre comme arme contre le nationalisme flamand et font de la Collaboration francophone un tabou. On se déchaîne souvent sur les collaborateurs flamands, mais on fait preuve d’une extrême prudence pour se prononcer sur le cas d’Hergé, alors que son parcours est similaire à toute une série d’intellectuels ou d’artistes catholiques flamands. Lorsque la RTBF diffuse en 1984 L’Ordre nouveau, le grand public francophone découvre pour la première fois le vrai visage des collaborateurs belges. Ironie de l’histoire, ce documentaire a été réalisé par un journaliste flamand, Maurice Dewilde ! Si tout cela est critiquable, je peux en revanche comprendre pourquoi si peu d’historiens travaillent sur la Collaboration en Belgique francophone. Elle ne présente guère d’intérêt, car elle est surtout marquée par son caractère criminel et crapuleux. Entre 1943 et 1944, de véritables bandes de collaborateurs sèment la terreur dans certaines communes wallonnes en pillant et en tuant. En Flandre, ce n’est pas le cas. La Collaboration se situe au cœur du nationalisme flamand. Le sujet est passionnant pour un historien, surtout parce que le nationalisme flamand demeure une force vivante après la guerre. Dans les années 60 et 70, le mouvement flamand gagne même en importance. Il y a donc une continuité dans l’histoire de la Collaboration, alors que l’histoire du rexisme se termine en septembre 1944 et qu’aucune force politique actuelle ne se revendique de cette filiation.
Bruno De Wever est professeur d’histoire à l’Université de Gand. Spécialiste du nationalisme flamand, il a consacré sa thèse de doctorat à l’histoire du VNV, Greep naar de macht. Vlaams-nationalisme en Nieuwe Orde, het VNV 1933-1945 (La Conquête du pouvoir : le nationalisme flamand et l’Ordre nouveau). En établissant clairement que le VNV a opté pour le fascisme dès ses origines, sa thèse contribue à briser la vision mythique de la Collaboration du mouvement flamand pendant la Seconde Guerre mondiale.
Docteure en histoire de l’Université libre de Bruxelles, Chantal Kesteloot est chargée de la direction du secteur Activités scientifiques et Publications du CEGES (Centre d’études et de documentation guerre et sociétés contemporaines) et rédactrice en chef des Cahiers d’Histoire du Temps présent. En 2009, elle a publié Bruxelles sous l’Occupation 1940-1944 (Luc Pire/CEGES-SOMA).
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