En présentant la demande officielle d’adhésion à l’ONU, Mahmoud Abbas a posé un acte plus que symbolique. La portée politique de cette demande est importante. Elle permet à l’Autorité palestinienne de renverser le rapport de force et d’accroître la tension sur Israël.
Evénement de premier ordre ou pseudo-événement sans conséquence ? Il est bien sûr trop tôt pour juger si la demande d’adhésion à l’ONU a bouleversé l’histoire du conflit ou si cette manœuvre palestinienne s’inscrit dans la trop lon-gue succession de péripéties qui s’enchaînent les unes aux autres sans rien changer à l’essentiel. Quel que soit le verdict final, on ne peut sous-estimer l’importance de la démarche. Elle est un signe indicatif de la défiance à l’égard de la négociation bilatérale. La défiance n’est pas nouvelle, mais voilà qu’elle a engendré, côté palestinien, une initiative qui a pris Israël en défaut.
Avant d’en saisir la signification, il convient de souligner l’habileté de Mahmoud Abbas. Présent en 1993 aux côtés d’Arafat, de Rabin, de Peres et de Clinton lors de la signature des accords d’Oslo à la Maison-Blanche, il semblait être l’éternel second, l’ombre d’Arafat, si ce n’est son négatif. Or, pour la première fois, Mahmoud Abbas s’est affirmé. S’il apparaît toujours dépourvu de charisme et s’il a toujours cette silhouette de vieux grand-père paisible devenu homme politique malgré lui, il a réussi un tour de force : alors que le printemps arabe avait marginalisé le conflit israélo-palestinien, il est parvenu à démontrer qu’il n’a rien perdu de sa centralité. Pour convaincre la communauté internationale, il lui fallait compter sur l’immobilisme israélien. Netanyahou a parfaitement joué sa partie. S’il est vrai que c’est l’Autorité palestinienne qui a claqué la porte des négociations « sans condition préalable », il faut être naïf ou ignorant pour penser qu’il suffisait de ce refus palestinien pour que le monde vole au secours du gouvernement israélien.
Cavalier seul
Il est indéniable cependant que l’adhésion de la Palestine à l’ONU constitue une régression par rapport au principe de négociation bilatérale. Il est tout aussi incontestable qu’après dix-huit ans de pourparlers, les Palestiniens, moins enclins que les Israéliens à maintenir le statu quo, ont fini par désespérer du processus de paix. En un mot comme en cent, les modérés au sein de l’OLP sont convaincus qu’Israël en général, et le gouvernement Netanyahou en parti-culier, ne peuvent consentir au gel
immédiat de la colonisation, pas plus qu’au retrait des territoires jusqu’à la ligne verte de 1967. L’Autorité palestinienne a donc décidé de faire cavalier seul, quoique cette demande ne soit pas identique à une auto-proclamation unilatérale de l’Etat palestinien. Le consentement de la communauté internationale est un objectif à portée de main. En apparence, il dispense Mahmoud Abbas de faire les concessions qui lui pèsent : la frontière est la ligne de cessez-le-feu de 1967; Jérusalem-Est, la capitale de la Palestine; le droit au retour stipulé par la résolution 194 reste intact. Mais cependant, rien ne changera sur le terrain : Abbas siégera toujours à la Moukata et sa souveraineté sera toujours aussi limitée, de même que la liberté de mouvement des Palestiniens. Alors pourquoi ce recours en grande pompe ? La montagne accoucherait-elle d’une souris ?
Accroître la tension
Certains voient dans cette demande d’adhésion une revendication symbolique, destinée à compenser le sentiment de frustration. Il y a sans doute quelque chose de cet ordre qui permet, en outre, à Abbas de marquer des points et de ravir l’initiative des mains du Hamas. Toutefois, il faut voir dans cette opération onusienne un objectif politique qui ne vise pas seulement à court-circuiter la négociation et à lui trouver un substitut. En réclamant que la Palestine soit reconnue comme un Etat membre de l’ONU ou, à plus forte raison, comme un Etat à part entière, Abbas cherche avant tout à améliorer le rapport de forces, dont il sait bien qu’il est le nerf de la guerre. Jusqu’ici, les appels au boycott n’ont jamais empêché Israël de développer ses relations économiques et commerciales et ses échanges culturels dans le monde entier. En revanche, l’entrée de la Palestine à l’ONU l’autorisera, entre autres, à réclamer des sanctions économiques contre Israël et à porter plainte au Tribunal pénal international de La Haye. Fort de ces nouveaux atouts, Mahmoud Abbas pourra les employer pour faire pression sur Israël. Ainsi, on peut imaginer le scénario suivant : soit Netanyahou gèle les implantations, et Abbas retire sa plainte déposée au TPI; soit Israël résiste à la pression, et il n’est pas exclu que Mahmoud Abbas mette ses menaces à exécution. Dès lors, cette nouvelle stratégie palestinienne, loin d’avoir favorisé le retour à la négociation dans de meilleures conditions, aura eu pour effet d’accroître la tension. Dans tous les cas de figure, on voit bien que les intérêts d’Israël sont gravement touchés, d’où la levée de boucliers du gouvernement contre la manœuvre de Mahmoud Abbas.
Conjurer cette nouvelle stratégie n’était pas impossible, mais il aurait fallu qu’Israël se montre ambitieux, audacieux, inattendu, constructif et propose sérieusement de retourner à la table des négociations. Mais rien, trois fois rien, kloum, nada, nothing. Netanyahou a préféré s’appuyer sur les Etats-Unis pour combattre la stratégie d’Abbas et l’empêcher d’aboutir. Tant par conviction idéologique que par calcul politique, Netanyahou préfère ne pas bouger. En proposant le retour à la négociation sans condition préalable, il parie sur un refus des Palestiniens de passer outre à cette revendication inscrite, au demeurant, dans la Feuille de route.Les négociations reprendraient-elles qu’elles seraient bloquées. A la première carte du futur Etat de Palestine déposée par les négociateurs israéliens, quand bien même Abbas la rejetterait, Netanyahou ne pourra guère aller plus loin et le gouvernement qu’il dirige sera plongé dans la première crise sérieuse depuis sa constitution en 2009. Reconnaissons à cet égard qu’en faisant du gel une condition préalable, le Président de l’Autorité palestinienne sert la cause de Netanyahou, car ainsi on peut rester indéfiniment au stade des préliminaires.
Etat binational
On peut regretter ce recours d’Abbas à l’ONU, voire le condamner fermement, mais aussi peu souhaitable que soit cette option pour Israël, elle n’est pas la pire : elle n’est en rien comparable à la lutte armée, qui reste toujours la stratégie poursuivie par le Hamas. La seconde que redoutent les services de renseignement israéliens, c’est qu’Abbas décide de rendre le tablier et déclare à Israël ou plutôt à l’armée israélienne : « L’Autorité palestinienne, c’est fini ! Prenez les choses en main et le contrôle de la population palestinienne ». Derrière cette revendication se profile la perspective d’un Etat binational. C’est là où nous en sommes actuellement. Autant dire que le bilan n’est pas brillant, sinon désespérant : des deux côtés, deux leaders pétris de leur bon droit se sont adressés à l’Assemblée générale de l’ONU pour y défendre le même type de proposition : « Celle-ci est littéralement indiscutable. C’est à prendre ou à laisser ». De ce point de vue là, il n’y a pas un côté qui refuse et un autre qui consent, il y a deux refus complémentaires : aucun d’eux ne s’exécute et ne se rend à la position de l’autre; aucun d’eux n’entend proposer un compromis.
Tout le monde s’emploie à dire qu’Obama n’a pas été à la hauteur de ses ambitions initiales lors de son discours à la tribune de l’Assemblée générale. Faut-il invoquer l’échéance électorale pour expliquer sa prudence ? On ne peut nier le poids de ce facteur. Les élections se remportent dans les quatre ou cinq Etats où le vote et le pourcentage des Juifs sont déterminants. Mais si Obama avait la conviction qu’il y a une voie étroite susceptible de déboucher sur un accord, il aurait repoussé le calcul électoral et se serait engouffré dans cette option. Obama a jugé que nous n’en étions pas là, ni les uns ni les autres. Cela en dit long sur l’état d’esprit qui règne en ce moment. La paix ne sort pas renforcée de ce détour onusien. Mais il faut bien admettre qu’on n’est guère plus avancé autrement.
Pour finir, avec la nouvelle année, sur une note d’optimisme : l’élection de Shelly Yehimovitch à la tête du Parti travailliste. Elle apporte à ce parti exsangue qu’on avait enterré peut-être prématurément un sang neuf qui pourrait bien être le début d’une renaissance. Elle est, en outre, celle dont l’action politique pourrait se faire l’écho le plus fidèle de cette clameur née du Mouvement des Tentes de ce bel été israélien, pas comme les autres.
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