Yoram Kaniuk* a gagné. Le célèbre écrivain a obtenu de la justice israélienne le droit d’être inscrit comme « sans religion » dans les registres d’état-civil. Sodomie de diptères ? Loin de là. L’enjeu est rien moins que la définition même de l’Etat d’Israël
Sabra, juif et laïc, Kaniouk avait demandé à plusieurs reprises au Ministère de l’Intérieur de ne plus figurer dans la catégorie « appartenant à la religion juive ». Refus obstiné de l’Intérieur.
Rien à voir, bien sûr, avec le fait que ce Ministère soit traditionnellement dévolu à un parti religieux. Quoi qu’il en soit, en désespoir de cause, Kaniuk s’adressa à la justice. Et vient de l’emporter.
Dans ses attendus, le juge estime que tout citoyen israélien a le droit de se déclarer « sans religion » au nom de la 10ème Loi fondamentale (« Liberté et Dignité de l’Homme ») du pays Une victoire pour la laïcité. Un joli coup d’arrêt à la coercition que les religieux exercent sur les Israéliens.
Mais pas seulement. C’est aussi un succès pour ceux qui s’opposent à la définition d’Israël en tant qu’ « Etat juif » et cela, c’est un débat majeur. On n’évoque pas ici l’assez curieuse demande faite aux Palestiniens par le gouvernement actuel de le reconnaître comme tel.
A part pour compliquer encore une éventuelle reprise des négociations, cette exigence n’a guère de sens : quel pays a-t-il jamais demandé à un autre peuple (et moins encore à un ennemi) de reconnaitre son identité ?
Non, ce débat concerne au premier chef les habitants d’Israël dont aucun, à l’heure actuelle, n’a… la nationalité israélienne ! Cela parce qu’on y fait la distinction entre « citoyenneté » et « nationalité ».
Tous les Israéliens sont « citoyens d’Israël. Et, en plus, ils possèdent une nationalité : juive, arabe ou druze, russe, assyrienne, tatare, bolivienne… Le Ministère de l’Intérieur (encore lui) en a défini 134 selon des critères ethniques ou religieux.
Mais il refuse qu’existe en Israël une « nationalité israélienne ». Il y a une logique dans cette absurdité : une telle « nation », regrouperait tous les citoyens du pays, sans distinction. Or, le système actuel, sépare (et souvent favorise) les Juifs par rapport aux autres citoyens.
Lesquels, s’ils sont égaux par leur citoyenneté, se voient souvent discriminés par leur nationalité tant dans le domaine de l’emploi que l’acquisition de terres, etc. On dira peut être que c’est normal : Israël est pour les Juifs.
Un petit pas pour l‘humanité mais…
Certes mais la question essentielle est de savoir comment : « Israël, Etat juif » signifie que les Juifs sont des citoyens plus égaux que les autres. Et, au passage, maintient la mainmise de la religion sur la vie quotidienne
« Israël, Etat israélien » veut dire, lui, un pays dont tous les citoyens sont égaux mais qui possède cette spécificité d’avoir une forte majorité juive. Un Etat séparé de la synagogue aussi (comme de la mosquée, de l’église, etc.) Une démocratie complète.
Notons que si le très sage gouvernement actuel reste en place, ce débat n’aura bientôt plus de raison d’être : grâce à son habile politique d’annexion plus ou moins rampante de la Cisjordanie, Israël sera sous peu un Etat binational.
Il comprendra alors 40% d’Arabes. Lesquels, démographie supérieure aidant, seront majoritaires 20 ans plus tard. La question de l’adjectif « juif » n’aura alors plus de raison d’être posée…. Heureusement, on n’en ers pas encore là.
C’est dans ce contexte que la victoire de Kaniuk sur la religion fait sens : un petit pas pour l’humanité, un grand pour la laïcité. Qu’il y en ait encore beaucoup d’autres et Israël se rapprochera du rêve des premiers sionistes : devenir l’Etat des Juifs. Et de tous ceux qui y habitent.
*Yoram Kaniuk est né à Tel Aviv en 1930. Il a publié 17 romans, plusieurs essais et d’innombrables nouvelles. Ses livres ont été traduits dans 25 langues et lui ont valu de nombreux prix littéraires.
]]>