Hitler, connais peu

En 1963, le cinéaste Bertrand Blier accéda à la célébrité  grâce à un documentaire  sur la vision qu’avaient les jeunes Français de leur  passé et de leur futur. Au vu des témoignages, il l’intitula « Hitler, connais pas ». Cela  n’a pas tellement changé

Le sondage qui vient d’être publié* sur les Belges et le nazisme interpelle de différentes façons : déjà, il y a le fait que 69%  de nos concitoyens se disent « tout à fait » ou « plutôt bien » informés sur le nazisme.

Après six décennies, ce n’est pas un chiffre quelconque. Catastrophe à peu près similaire, la « Grande guerre » de 1914-1918, (9 millions de morts, tout de même) était déjà oubliée, ou presque, dans les années 60.

D’autre part, il y a ce dur clivage entre Belges (Francophones et Flamands confondus) : 44 %  estiment  qu’il « faut tout rejeter en bloc et qu’il n’y avait rien de bon dans cette idéologie ». Mais 43% considèrent que dans le nazisme, « certaines idées sont intéressantes».

Pis, 7 %estiment même « qu’il y avait pas mal de bonnes idées », et 4 % qu’il «comportait beaucoup de bonnes idées ». Certes, les sondés de cette catégorie ont pris la précaution d’affirmer d’abord que  le nazisme est  « essentiellement » ou  « en partie »  critiquable.

Et ils affirment en apprécier  surtout les côtés nationalistes  etprotectionnistes. Si on est optimiste, on peut constater que la transmission s’est faite : le nazisme est toujours dans les mémoires et pas en bien, même chez ceux qui y trouvent de bons côtés.

Néanmoins, ce partage égal choque. D’autant que s’y ajoute l’ignorance  croissante des jeunes : 50% des moins de 25 ans ignorent que le racisme et l’antisémitisme étaient les piliers des théories hitlériennes

La transmission se dilue, et c’est peut être dans l’ordre des choses. Chez les Juifs comme chez tous ceux qui ont souffert du nazisme, le temps n’est plus où les enfants mangeaient  à des tables de famille  bien désertes. Et où de grandes photos en noir et blanc accrochées au mur rappelaient les proches assassinés.  

Nous avons reconstruit et repeuplé, fort heureusement. Mais, en conséquence, pour les enfants d’aujourd’hui, la Shoah est en passe de devenir  un  événement historique. Monstrueux, terrifiant mais lointain, irréel. A l’instar de la « Grande Peste Noire»*du Moyen Age, par exemple…

Ce sondage dit aussi que la transmission se fait imprécise. Il est frappant de voir que tous les sondés ou presque rejettent (ou négligent)  les aspects racistes du national-socialisme. Dit autrement, ils ne prennent pas en compte sa monstrueuse spécificité.  

Le nazisme n’est pas un fascisme comme les autres

Ils ne semblent pas comprendre ce rend le nazisme radicalement différent des autres pouvoirs autoritaires : sa hiérarchisation obsessionnelle des races et sa volonté absolue de détruire celles qu’il considérait comme inférieures : Juifs, Tsiganes, Slaves… Pour commencer.

En fait, quoi qu’ils en disent, ceux de nos concitoyens qui pensent pouvoir récupérer les « bons côtés » du nazisme en faisant abstraction de cette haine de l’autre, ne sont pas si bien informés que cela.

Le nazisme est indissociable du racisme qui le fonde et le résume. Les  58% de ces sondés qui assimilent le nazisme au nationalisme se trompent. Contrairement à ce qu’ils croient, le nazisme n’est pas un fascisme comme les autres.

On voit bien qu’en ce temps où, à nouveau, les démocraties peinent à apporter des solutions aux problèmes de leurs populations, Ces gens rêvent sans doute de certitudes, de réponses claires.

Et d’un chef  qui les impose, oubliant où ces hommes là ont mené leurs peuples pour ne se souvenir  que leurs débuts triomphants. En fait, les sondeurs ont commis une erreur.Ils n’ont  pas donné une définition du nazisme avant de poser leurs questions.

L’auraient-ils fait, que ce sondage aurait sans doute montré qu’un certain nombre de Belges rêvent vaguement d’un Mussolini, d’un Salazar, d’un Franco… d’un Degrelle. Mais pas d’un Hitler. 

Le constat est vaguement rassurant. Mais il n’est pas gai.

*Réalisé par l’institut Dedicated Research  sur un échantillon représentatif de 1.000 Belges âgés de 16 ans et plus

**De 1347 à 1352, la Grande Peste Noire a tué entre 30 et 50 % de la population européenne soit environ 25 millions de gens.

 

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