David Grossman a perdu un fils lors de la dernière guerre du Liban. Digne d’une prophétie, ce roman retrace l’histoire d’une mère qui fuit la possibilité d’une telle annonce. Son défi au destin se veut une ode à la vie et à l’amour. Un chef-d’œuvre !
Se mettre dans la peau d’une mère, était-ce indispensable pour cette histoire ? Ce livre mêle l’intime au public et au politique. En Israël, il a eu l’effet d’une chambre d’écho, comme si mon drame avait été repris à titre personnel. La littérature permet de rendre un visage humain à une situation qui nous échappe. L’invasion de la guerre déteint indéniablement sur notre vie privée, alors tout le monde se sent concerné. Ici, les parents sont confrontés à un dilemme : on veut élever nos enfants dans les plus hautes valeurs humanistes, mais peut-être que cela ne les prépare pas à affronter la guerre. Un comportement trop humain peut-il les mettre en danger ? Tout comme Ora (« lumière », ndlr), les femmes sont plus sceptiques vis-à-vis de la guerre. Leur loyauté envers leur enfant prime par rapport à leur pays. Si Dieu s’est adressé à Abraham pour sacrifier Isaac, c’est parce qu’il savait que Sarah l’aurait remballé !
Après avoir donné naissance à deux enfants, Ora peut-elle redonner vie à son premier amour, Avram ? En relatant et en revisitant l’existence d’Ofer, Ora redonne vie à son fils. Ce récit lui permet aussi de ramener Avram à la vie et « d’accoucher » de lui-même. Tous mes livres abordent ce thème, celui d’accorder une seconde chance à la vie. Comment réécrire la réalité pour être au plus proche de sa vérité ? Grâce à l’écriture de ce livre, j’ai pu dire « je » à une période où mon individualité avait été volée par la tragédie.
Pourquoi avoir publié un hymne à la vie, alors que vous étiez confronté à la mort ? Israël vit depuis ses débuts au bord du gouffre. Il y a toujours quelqu’un de blessé ou de tué dans notre quotidien. A l’instar de mon héroïne, chacun d’entre nous s’attend à une terrible nouvelle. La peur de la mort existe, mais le pays ne peut pas uniquement vivre dans un climat d’anxiété. Il incarne l’un des lieux les plus vitaux au monde. Dire que cinq générations d’écrivains s’y côtoient dans une bouillonnante arène littéraire. On perçoit une telle paralysie dans d’autres domaines de la vie. La politique, l’économie et la société étant problématiques, ce pays ressemble à un aveugle qui a développé d’autres sens, le sens artistique. Il y a, par ailleurs, une telle vitalité qui se dégage des gens. La paix risque d’être « ennuyeuse », mais je prie -de façon athée- pour qu’on vive normalement un jour.
Comment ce roman vous a-t-il aidé à renouer avec l’homme, le père et l’écrivain que vous êtes ? Toute écriture romanesque est essentielle pour comprendre qui on est. Je ne cherche pas l’apaisement à travers elle. Bien au contraire, je veux en ressortir affaibli. Ayant payé un tel prix pour vivre dans cette société, je préfère être exposé que d’être protégé. J’avoue être drogué à ça ! Ma plume est attirée par les situations extrêmes, parce que ce sont elles qui nous aiguisent. Ce livre-ci est particulier, dans la mesure où il représente un moyen de me remémorer ma propre famille, avec tout le drame qui s’est produit. Parfois, le chagrin peut colorier un passé bien sombre… Ce roman m’a permis de me souvenir des couleurs de notre vie.
Synopsis
Ora se réjouit, son fils Ofer a enfin fini son service militaire. En Israël, cela équivaut à la fin d’un calvaire pour une mère. Or, sa joie n’est que de courte durée. Le jeune soldat lui annonce fièrement s’être porté volontaire pour rejoindre ses compagnons au front. Au lieu d’appréhender la possible nouvelle de sa mort, Ora fuit la maison. Direction le nord et sa nature sauvage, où elle rejoint au passage son premier amour Avram. Tels Adam et Eve, ils revisitent le mythe originel qui a fondé leur existence. Ora retrace la vie de son fils, de ses premiers pas aux derniers émois. Une façon de s’accrocher à « sa mémoire vivante » et de braver la mort. David Grossman n’a pas pu empêcher Thanatos de lui arracher son propre fils, Uri, mais il a réussi à s’interroger sur ce qui façonne une femme, une mère, un couple, une famille et un pays. Grandiose !
David Grossman, Une femme fuyant l’annonce, éditions du Seuil
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