Le mardi 29 novembre 2011, Michel Jonasz enfilera le costume de son grand-père maternel, Abraham. Il nous raconte le parcours de cet homme juif, polonais qui quitte à 20 ans la Pologne pour la Hongrie, avant d’être déporté. Quand se mêlent amour, amitiés, liens du sang, rites religieux, joie de vivre et fragilité du bonheur. Un hommage aux saveurs yiddish. Tout en délicatesse.
Depuis deux ans, vous tournez avec « Abraham ». Dans quel contexte ce spectacle a-t-il vu le jour ? Abraham est mon grand-père maternel que je n’ai pas connu, parce qu’il a été déporté. Ma mère m’en parlait très souvent, comme elle me parlait de sa famille, de sa Hongrie natale, de ses six frères et s?urs. C’est donc un homme qui a été très présent dans ma vie, parce qu’il chantait comme cantor dans les synagogues, et que j’aimais moi aussi chanter. Ma mère m’a toujours comparé à lui, en me disant : « Tu chantes comme ton grand-père », et un lien s’est créé comme ça. Un jour, j’ai eu envie de raconter son histoire. Plus que de ne pas l’avoir connu, je regrette de ne l’avoir jamais entendu chanter.
Fallait-il que vous ayez atteint plus de maturité pour en parler ? L’envie est généralement là quand elle devient possible. Il y a des années, j’avais écrit une chanson sur mon grand-père, que je n’ai jamais enregistrée. Et puis, il y a trois ans, chez mes parents, en revoyant cette photo de famille qui trône sur le buffet, je me suis dit que c’était le moment. J’ai alors fait parler ma mère, de son père, de sa famille, de son village, de ses souvenirs, de son caractère… Ca a duré un an. En septembre 2009, j’ai commencé à jouer, d’abord au Petit Montparnasse, à Paris, pendant quatre mois, ensuite à la Gaieté Montparnasse pendant deux mois, avec quelques autres dates ici et là.
« Abraham » est une vraie histoire juive, faite de rires et de larmes. Le rire vous semblait-il indissociable de ce parcours de vie à raconter ? Pour plusieurs raisons, ça me semblait indispensable. D’abord parce que ma mère m’avait dit que mon grand-père aimait rire, et ensuite, comment raconter une histoire juive sans humour ? A moins d’être dans le drame total. Moi, je n’ai pas voulu raconter l’histoire de la Shoah, j’ai voulu raconter l’histoire d’un homme. Le fait est que je suis petit-fils de Juifs polonais qui a été déporté. J’ai pris comme fil conducteur le fait qu’il sait qu’il va mourir, il va donc revoir toute sa vie, dans sa tête, avec des chansons pour ponctuer les moments clés. « Abraham » rend à la fois hommage à ma famille, à mes racines, à mon grand-père, au peuple juif et aux déportés, et à la musique tzigane.
Vous êtes-vous toujours senti juif ? Y a-t-il des Juifs qui ne se sentent pas juifs ? J’ai toujours su qu’il y avait eu des souffrances et des déportations dans ma famille, mais je n’ai pas du tout vécu dans la tradition religieuse. J’ai vécu par contre le fait de ne pas vouloir faire trop de vagues. Petit, j’étais conscient qu’être juif était quelque chose d’à part, peut-être de pas avouable, même si ce n’était pas honteux, je pensais qu’on pouvait en être fier. Un jour, je devais avoir 8 ans, un camarade lors d’une discussion, m’a dit du mal des Juifs. Et je me souviens lui avoir répondu : « Tu sais, moi, j’ai un copain juif et il est super sympa ». C’est exactement ça. On est fier d’être juif, mais il ne faut pas trop le dire.
Votre spectacle prend-il encore plus de sens en sachant cela ? La réception de mon spectacle ne m’appartient pas, mais je sais moi que cela faisait forcément partie de mon chemin artistique, de mon chemin de vie, familial. J’ai eu le malheur de dire un jour que si j’avais été le petit-fils d’un Palestinien, d’un Tutsi, d’un Hutu, j’aurais raconté l’histoire d’un Palestinien, d’un Tutsi, d’un Hutu. On m’a dit que je comparais, et cela m’a été énormément reproché. Je sais que la Shoah est incomparable, et je suis bien placé pour le savoir puisque ma famille a été touchée directement. Mon message est de dire que chaque vie vaut la peine d’être racontée, chaque vie est sacrée.
Comment réagit votre public ? Au début, le public de ce spectacle était plutôt juif, ensuite moins, surtout le vendredi… C’est Myriam Fuks qui m’a traduit toutes les expressions en yiddish. Mais je ne voulais pas que ce spectacle soit pris pour une histoire communautaire, ciblée, réservée. Bien sûr, et c’est très émouvant, certains sont venus me voir en me montrant leur numéro sur le bras et en me disant que c’était leur histoire, mais d’autres qui n’ont pas vécu de tels drames ont été très touchés par l’histoire de l’homme. C’est ce que je voulais.
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