Quand Mina était enceinte, elle sentait son bébé s’agiter ans son ventre et lui décocher des coups de pieds comme des tirs au but. Pour le calmer, Mina lui chantait cette douce mélodie qui résonnait dans son bedon :
« Dou-dou-dou-dou-daïdaïdaï, Shlof mayn kind… Mame iz do*… Dou-dou-dou-dou-daïdaïdaï ».
Lorsque le bébé vint enfin au monde, on le déposa dans les bras de sa maman qui l’allaita aussitôt. Ensuite, elle lui chantonna cette mélodie qui l’avait baigné neuf mois durant. En direct, c’était quand même mieux ! Il écarquilla les yeux même s’il ne voyait rien, et sourit même si on dit que les nouveaux-nés ne sourient pas. Celui-ci sourit et écarquilla les yeux.
On l’appela Simkha. Il grandit. Il se mit à grimper sur les toboggans, puis sur les murs, ensuite sur les arbres, il s’écorcha les genoux, se battit dans la cour de récréation, fit sa bar-mitzva, tomba pour la première fois amoureux, donna son premier baiser, vécut son premier chagrin d’amour et pour le consoler, sa mère lui chanta :
« Dou-dou-dou-dou-daïdaïdaï, Shlof mayn kind… Mame iz do… Dou-dou-dou-dou-daïdaïdaï ».
Simkha grandit encore. Il n’en voulait plus de cette mélodie-là. C’était pour les enfants, et pour les filles, et pour « des vieilles femmes comme toi », disait-il à sa mère pour la taquiner.
Un jour, enfin, il s’arrêta de grandir. Il mesurait 1m80 et chaussait du 44. Qu’il était loin le bébé qui gazouillait dans son berceau !
Simkha était maintenant un homme réservé, un haut cadre. Il était marié à Jenny, avait deux enfants, un vieux papa et une vieille maman qui ne chantait sa mélodie qu’à la nouvelle année juive : « Dou- Dou-dou-dou-daïdaï… »
Puis, Mina mourut, emportant avec elle sa mélodie. Simkha réalisa tout à coup qu’il n’en avait gardé aucune trace, même si elle l’avait accompagné toute sa vie. Comme sa mère. Pourquoi ne l’avait-il pas enregistrée ? Plus personne ne connaissait ce genre de chanson. En y pensant, il connut un moment de désarroi, puis mit tout cela de côté, résigné.
Quelques années après, Simkha et Jenny prirent leur retraite. L’aîné partit en Amérique, dans le Colorado. Simkha et Jenny lui rendirent visite. Ils s’assirent dans un saloon et commandèrent à boire. Le fils raconta en long et en large son quotidien dans cette ville perdue sur la carte. Tandis qu’ils parlaient, un homme entra. Il portait un chapeau de cowboy, un ceinturon, des bottes sales. Il se dirigea vers le bar, échangea quelques mots avec la serveuse. Il marcha ensuite vers le jukebox et y glissa un jeton. Une lumière clignota et un vinyle 45 tours voyagea à travers la vitrine pour se poser sur la platine.
On entendit d’abord un grésillement, du fond du saloon, dans ce trou perdu des Etats-Unis, puis une voix incroyablement douce venue de l’Ancien Monde se mit à chanter :
« Dou-dou-dou-dou-daïdaïdaï, Shlof mayn kind… Mame iz do… Dou-dou-dou-dou-daïdaïdaï »,
et Simkha, sans comprendre pourquoi, se mit à pleurer.
* « Dors mon enfant, Maman est là… »
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