La réalité de la Shoah pose la question du rapport entre Dieu et le peuple juif. Le rabbin David Meyer consacre son dernier livre, Croyances rebelles (éd. Lessius), à cette problématique douloureuse, en exposant et en analysant les théologies de trois figures majeures du judaïsme américain. Il présentera ce livre au CCLJ le 17 novembre 2011.
Dans quelle mesure la Shoah modifie-t-elle le judaïsme ? La tradition juive se fonde sur la notion d’alliance (Brith). Même si ce n’est pas facile de l’expliciter, l’alliance se conçoit comme une relation entre Dieu et le peuple juif. Et la pratique des commandements en est l’expression. Dieu apparaît comme le protecteur de son peuple, ou tout le moins se soucie de son destin. Avec la Shoah, la notion d’alliance se voit considérablement malmenée. Lorsque des innocents sont tués, que ce soit un seul ou six millions, cela ne change rien au problème théologique. Il est même perceptible de manière encore plus évidente. On est confronté à une situation où la question de la validité de l’alliance entre Dieu et le peuple juif est posée : comment Dieu peut-il simultanément être celui qui se préoccupe de l’avenir de son peuple et accepter que six millions d’entre eux soient exterminés ?
Cela pose donc la question de la survie du judaïsme ? Démographiquement, un tiers du peuple juif a disparu. Et avec la remise en cause de la validité des fondements théologiques du judaïsme, beaucoup de Juifs considèrent qu’il n’est plus nécessaire de faire des choix de vie difficiles et contraignants pour demeurer juif. A cette saignée démographique qu’a été la Shoah s’est donc ajouté un éloignement des Juifs de leur tradition religieuse. Les réponses théologiques qu’on peut apporter au questionnement sur la Shoah peuvent être déterminantes pour la survie du judaïsme. Des Juifs peuvent préconiser le rejet du judaïsme et d’autres peuvent exprimer leur volonté de s’inscrire encore dans le cadre de la tradition religieuse. Si on vient me dire que pour être juif aujourd’hui, il faut accepter que Dieu ait accepté de punir six millions d’êtres humains, le judaïsme ne peut plus être la tradition que je respecte et que je souhaite transmettre à mes enfants. Si en revanche, on vient me proposer d’autres types de réflexions que je sois capable d’accepter, alors je redonne un attrait au judaïsme qui permettra aux générations suivantes de se retrouver dans ce judaïsme et de lui garantir sa survie. La relation entre la théologie et la survie d’un peuple est donc très étroite, ce qui est très rare.
Pourquoi avez-vous choisi de travailler précisément sur Emil Fackenheim, Richard Rubenstein et Eliezer Berkovits, trois rabbins américains, pour nourrir votre réflexion sur la Shoah ? Il y a un foisonnement extraordinaire de la pensée juive dans la sphère anglo-saxonne qui demeure encore méconnue dans le monde francophone. Avec l’émigration juive européenne avant-guerre, tout un savoir juif européen s’est déplacé vers les Etats-Unis. Ces trois penseurs américains sont les héritiers d’une tradition européenne à laquelle je m’identifie pleinement en tant que Juif ashkénaze. Ces trois sommités juives du 20e siècle, tous rabbins de tendances différentes, se retrouvent autour du lien qu’ils établissent entre théologie de l’après-Shoah et survie du peuple juif. Chacun y apporte sa tentative de réponse, mais tous partagent une même douleur face à la possibilité que la Shoah, même de nombreuses années après cette tragédie, anéantisse l’existence du peuple juif. Ce qui est stimulant intellectuellement réside surtout dans les lectures croisées et les cheminements critiques de ces trois penseurs : ils se connaissent, se citent et se critiquent mutuellement. Les textes présentés dans ce livre ne doivent donc pas être lus isolément.
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