Mort, où est ta mémoire ?

Que fait un Juif condamné à mort ? Il écrit. Il témoigne pour la postérité. Il refuse de laisser le mot de la fin aux bourreaux. 

Imaginez : vous êtes assiégé par un ennemi impitoyable. Vous savez que nul ne viendra vous secourir. Imaginez encore : vous vous doutez que vous et les vôtres allez souffrir puis mourir.  Imaginez tout cela et demandez-vous : et moi, que ferais-je ?

Vous pourriez tenter de fuir. Mais ce serait abandonner votre famille. Vous pourriez collaborer avec l’ennemi. Mais ce serait indigne de vous. Vous battre ? Vous y songez. Mais comment ?

Alors ? Vous suicider ? Hors de question. Ne rien faire, attendre ? Ce n’est pas votre genre. Vous êtes un intellectuel, vous connaissez la force de la pensée. Vous êtes historien : vous savez la puissance du témoignage.

Car vous êtes Emanuel Ringelblum, juif polonais. Vous allez avoir 40 ans quand, lors du Yom Kippour (12 octobre) de 1940, les nazis vous enferment avec 350.000 autres Juifs dans le ghetto de Varsovie.

Alors, vous faites ce que vous savez faire : vous vous instaurez mémorialiste de la vie et de la mort de votre peuple. Cela participe de votre façon de penser, d’être : la plume ne reconnaît pas la supériorité de l’épée. L’esprit ne se courbe pas devant la force.

Une forme de résistance que les Juifs ont beaucoup pratiquée : la bible n’est-elle pas avant tout l’histoire des triomphes et des défaites du peuple juif ?  Et, selon la légende, quand les Romains brisèrent la force de Jérusalem, l’esprit du judaïsme se réfugia dans l’étude de la Loi à Yavné.

De même, tout au long de la sanglante histoire des Juifs  d’Europe, il y eut-il des hommes pour dire l’histoire. Afin que ne se perde pas la mémoire des victimes. Pour ne pas laisser le mot de la fin aux bourreaux.  

Voici donc Emanuel Ringelblum enfermé avec les 35 % d’habitants juifs de Varsovie sur 8% de la superficie de la ville. Sept personnes en moyenne s’entassent dans chaque pièce. habitable. Dehors, règnent la peur, le froid, la faim. Et la mort. 

Car, dans un premier temps, les nazis comptent sur la famine et la maladie  pour éliminer les Juifs.  Deux en plus tard, à  l’été 1942, 100.000 en seront morts. Encore trop peu pour les Allemands qui commencent alors les déportations vers le camp d’extermination de Treblinka,

C’est dans ce mouroir que Ringelblum constitue une équipe d’hommes et de femmes qui finit par compter une soixantaine de personnes : d’autres historiens, des scientifiques, des rabbins, des écrivains, des étudiants…. Trois seulement survivront à la guerre.

Ce méprisable Judenrat

Cette société savante s’est donné le nom –quelque peu sarcastique – d’Oïnegshabbès (« Délices du shabbat », en yiddish). Ne se réunit-elle pas chaque samedi pour faire le point sur les informations collectées ?

Et il y en a beaucoup. Le groupe tente une sorte « d’histoire totale » et rien n’est insignifiant.  On récolte aussi bien des journaux intimes que des affiches murales, des essais politiques ou culturels que des tickets de la ligne de tramway juive.

Des dessins d’enfants, des recherches sur les effets de la famine, des chansons de rue …  Des invitations à un concert, le récit des déportations, des coupons de lait, des avis du Judenrat, le conseil qui dirige le ghetto. Des tracts de la Résistance juive aussi….

En tout 25.000 pages sur la longue agonie du plus grand des ghettos. Mais pas seulement. Le but premier est bien de témoigner pour la postérité  Mais, même dans la gueule de la mort, Emanuel Ringelblum ne renonce pas aux idéaux de sa vie.

Juif laïc de gauche, il est membre du Poalé Sion, (« Travailleurs de Sion ») un mouvement à la fois marxiste et sioniste. Le socialiste qui entend écrire « une histoire du peuple par le peuple » est indigné par l’attitude des bourgeois qui ont accepté de gérer  le ghetto

De ce méprisable  Judenrat qui s’est mis aux ordres des nazis. De ces notables privilégiés et corrompus qui envoient les pauvres travailler pour la machine de guerre allemande. De cette police juive qui sélectionne et livre aux nazis ceux qui vont être déportés…

Quant au sioniste, il cherche à établir, comme il l’écrit, que « dans la mort, comme dans la vie, les Juifs d’Europe orientale étaient un peuple, non pas un groupe religieux ou une communauté de martyrs ».

Le travail de collecte d’Oïneg shabbès s’arrête après trois ans. En avril 1943, peu avant que le ghetto ne se soulève pour un mois de lutte héroïque et suicidaire, Ringelblum a commencé à cacher ses précieuses archives.

Elles sont placées dans trois gros bidons de lait et une dizaine de boites en métal et enfouies dans les caves de trois maisons. L’historien, lui,  ne meurt pas avec le ghetto. Avec sa famille, il trouve refuge dans une cache souterraine de la partie « polonaise » de la ville.

Aidés par des familles résistantes, les Ringelblum et 35 autres Juifs survivent ainsi jusqu’au 7 mars 1944.  Dénoncés aux nazis, tous, Juifs et Polonais sont amenés sur les ruines du ghetto et fusillés. Mais l’œuvre d’Oïneg shabbès a survécu et témoigne toujours.

Pourquoi parler de tout cela maintenant ? Parce qu’en septembre 2011 est sorti un remarquable ouvrage*  de l’historien américain Samuel D. Kassow, qu’on en a bien trop peu parlé et que, pas plus que les Juifs de Varsovie, Oïneg Shabbès ne doit être oublié. 

Samuel D. Kassow : « Qui écrira notre histoire ? Les archives secrètes du ghetto de Varsovie » Editions Grasset.
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