S’il existe de beaux enterrements, c’en était un. Déjà, il faisait un temps splendide à Kraainem, ce matin : ensoleillé, ni trop froid ni trop venteux. Un temps à prendre son temps. Ca tombait bien : personne n’était pressé de se séparer de Suss.
Des gens ? Bien entendu qu’il y avait des gens. Beaucoup. Davantage. En fait, tout le monde était là. Songez à quelqu’un qui aurait pu y être. Et bien, il y était. Et des personnalités ? Evidemment.
Des politiques, surtout. Des importants d’hier, des puissants d’aujourd’hui, des encore ministres – dont beaucoup le redeviendront demain. Et le probable futur Premier ministre, si vous voulez tout savoir.
D’autres du monde des arts ou du spectacle, juifs ou non. Tous là à titre personnel. Pas pour se faire voir. Juste des amis de Suss, passés lui dire « au revoir », comme tout le monde : en jetant une pelletée de terre sur son cercueil.
Et, à l’image de tous les enterrements, avant que ne commence la cérémonie, la foule s’agglutine, les retardataires se pressent d’arriver, les salutations s’échangent, accompagnées de regards attristés.
Une masse mouvante, bourdonnante de conversations. Puis, à mesure que l’attente se prolonge, des éclats de voix, de rire, parfois… A ce sujet, elle n’est pas scientifique, mais on a cette théorie : ce n’est pas (seulement) de la grossièreté ou de l’indifférence. On voit aussi là une protestation (inconsciente, forcément inconsciente) contre le silence et l’immobilité qui prévalent en ce lieu. Une manifestation de la vie, voyez-vous. La vie qui ne se résigne pas, qui se révolte, qui ne parvient pas à y croire.
Surtout dans ce cas précis : Suss, vraiment ? David Susskind ? Là dedans ? Ce n’est pas lui qui va parler alors ? Mais non, ce sont ses proches qui, tour à tour, chacun à leur façon, l’évoqueront.
Amos, son fils en dissimulant son chagrin derrière une sorte de colère, Tony, sa sœur, sa plus vieille compagne de souffrances et de joies aussi, d’une voix brisée se transformant soudain en un hurlement d’agonie.
Tony, qui a apporté un peu de terre d’Israël à mêler à la nôtre. Elle le connaît, elle sait que ça, cela lui fait vraiment plaisir, à Suss. Et tous qui parleront avec la même émotion, le même sentiment de perte de « leur » Suss.
Et pourtant, et pourtant… Au travers des larmes, de l’émotion mal contenue, plane sur l’assemblée une sorte de légèreté, comme un sourire discret devant une incongruité. Tous ici, ont connu Suss. Chacun sait donc que lui et la mort, cela ne va définitivement pas ensemble.
N’empêche,on avance à présent et le son rauque de la terre tombant sur le cercueil se fait plus fort. L’homme juste devant en jette une fois, deux fois, trois fois, quatre fois. Idée absurde : et s’il n’y en a pas assez pour tout le monde ?
Et puis, on n’a plus du tout envie de rire. A son tour, on saisit la pelle… Ensuite, tout va très vite, on embrasse les proches, on murmure à des amis « Oïf simhès », une façon de dire : « pourvu qu’on se revoie en une occasion plus gaie » en yiddish.
Puis, on s’en va. Il fait toujours soleil. Pourtant, on est mécontent du monde, des autres, de soi. Car on part pour cet endroit étrange : un monde sans Suss.
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