En novembre dernier, le Tribunal Russell sur la Palestine (TRP) a conclu qu’Israël pratique envers les Palestiniens « un régime institutionnalisé de domination qualifié d’apartheid selon les critères définis par le droit international ». Mais est-ce vraiment la bonne méthode pour contraindre le gouvernement israélien de modifier sa politique dans les Territoires occupés ?
Réuni pour une 3e session au Cap en Afrique du Sud, le TRP n’est pas un tribunal au sens classique du terme. Composé d’une centaine de personnalités internationales, ce tribunal d’opinion s’est créé pour mobiliser l’opinion publique afin que les Nations unies et ses Etats membres agissent en contraignant Israël de remplir ses obligations au regard du droit international.
De passage à Bruxelles pour recevoir le Prix de la citoyenneté que lui a attribué cette année la Fondation P&V, Stéphane Hessel, ancien diplomate français, auteur du best seller Indignez-vous ! et membre du comité de parrainage du TRP, a accepté de nous commenter brièvement cette décision : « Bien que le fondement de la politique israélienne à l’égard des Palestiniens ne soit pas raciste comme fut l’apartheid en Afrique du Sud, nous en avons conclu que dans le droit international élaboré à propos de l’apartheid, il y a des parties qui s’appliquent intégralement à la manière dont les Palestiniens sont traités par Israël. On peut parler de deux groupes humains opposés dont l’un est complètement dominé par l’autre. Ce qu’on a reproché aux blancs d’Afrique du Sud sous le terme d’apartheid, on peut le reprocher de la même manière aux Israéliens par rapport aux Palestiniens. Telle fut la conclusion de cette 3e session du Tribunal Russell sur la Palestine ».
Pour Stéphane Hessel et les autres membres du comité de parrainage, la raison d’être de ce tribunal est de mettre le gouvernement israélien face à ses responsabilités. La question qu’il faut se poser est de savoir si cette décision portera ses fruits et poussera le gouvernement israélien à modifier complètement sa politique envers les Palestiniens ?
Pour Denis Charbit, professeur de sciences politiques à l’Open University d’Israël, il est évident que ce n’est pas de cette manière qu’il faut s’y prendre : « Ce type d’initiatives ne peut que renforcer les extrémistes israéliens et affaiblir dans les deux camps les militants actifs et favorables au dialogue et à la coopération ».
L’emploi du terme « apartheid » est polémique et problématique. S’il existe effectivement des mesures et des procédures de séparation entre Israéliens et Palestiniens, le fondement de cette politique est sécuritaire et non pas raciste comme en Afrique du Sud. Ce n’est certainement pas l’idéologie raciste de l’apartheid sud africain qui est constitue le moteur de la politique israélienne dans les territoires palestiniens.
On passe à côté de l’essentiel
En revanche, on ne peut nier qu’une conception très sécuritaire de la politique israélienne entraîne inévitablement en Cisjordanie des pratiques de discrimination et de séparation. Ce n’est pas parce que ce n’est pas de l’apartheid qu’il faut pour autant considérer que tout va bien en Cisjordanie et que les droits de l’homme y sont respectés. « Quand bien même je réprouve la notion d’apartheid parce qu’elle fait référence à une idéologie et à une politique raciste qu’on ne retrouve pas en Israël, en tant qu’Israélien et sioniste de gauche, il y a malgré tout des pratiques et mesures que ne peux accepter et que je dois dénoncer », insiste Denis Charbit. « La critique et la condamnation de ces pratiques doit passer avant l’émotion autour de l’étiquette « apartheid » qu’on peut leur coller pour les désigner ».
Comme Denis Charbit, beaucoup de d’Israéliens et de Juifs de gauche ne se reconnaissent pas du tout dans l’excès polémique et sémantique du Tribunal Russell et d’autres initiatives anti-israéliennes. Mais en même temps, ils ont le sentiment qu’en se focalisant sur cette question, on perd son temps et on passe à côté de l’essentiel : qu’Israël rende des comptes sur ses pratiques d’occupation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est.
« Les militants pro-palestiniens sont bien contents de nous jeter en pleine figure le mot apartheid et nous, Juifs et Israéliens, nous contestons l’utilisation de ce terme parce que ce n’est pas de l’apartheid comme tel. Tout cela est une perte de temps et d’énergie. Ce qu’il faut critiquer avant tout, ce sont ces mesures discriminatoires. Quand elles s’accumulent, cela devient insupportables, surtout quand elles visent exclusivement à assurer la protection de 150.000 colons. Il y a un moment où il est indispensable de quitter la querelle sémantique pour s’en tenir à l’essentiel », s’emporte Denis Charbit. Et de conclure ensuite : « Ce n’est pas l’apartheid mais je commence à nourrir des doutes sérieux sur la santé démocratique d’Israël et de celle de notre Etat de droit ».
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