Nathalie Skowronek : « Karen et moi »

Avec Karen et moi (éd. Arléa), Nathalie Skowronek signe son premier roman. Une magnifique rencontre avec celle qui l’a accompagnée depuis son enfance et lui a donné le goût des livres. Quand les désirs, les tourments et les souvenirs douloureux de deux être se croisent, pour parfois se rejoindre. Un roman tout en sensibilité que l’auteur, belge, viendra nous présenter au CCLJ le 15 décembre 2011.

Tout le monde ou presque a vu le film Out of Africa. Vous aviez vous 11 ans lorsque vous avez lu le livre qui l’a inspiré, La ferme africaine, de Karen Blixen. Quel effet cette lecture a-t-elle eu sur vous ?

Ce qui se passe avant tout à onze ans, sous cette tente au Kenya ­-qui pour moi n’était pas tout à fait une tente, mais ça n’a pas d’importance-, c’est cette découverte que les livres sont porteurs d’un monde, qu’ils peuvent parfois dire mieux que la « vraie vie », mettre des mots sur ce que l’on éprouve ou emmener ailleurs. Cela a été une révélation. La lecture de La ferme africaine, bien sûr, mais surtout le goût des livres. Ils sont devenus mes repères. A partir de là, une lecture en a entraîné une autre, et je ne me suis plus arrêtée.

Karen Blixen a eu le Kenya comme « appel de la forêt ». Quel a été le vôtre ?

Karen Blixen est partie sur un coup de tête au Kenya, par goût de l’aventure, par besoin de rompre avec une vie danoise trop conventionnelle. En même temps, elle emmène le Danemark au Kenya en emportant avec elle ses livres, sa vaisselle, ses vases en porcelaine. Donc la forêt, mais sous conditions ! Et ce n’est qu’en rentrant chez sa mère, à Rungstedlund, dix-sept ans plus tard, qu’elle commence à écrire. Je crois que « l’appel de la forêt » n’est pas un contenu, mais une aspiration. Un besoin d’être en accord avec ce que l’on est. Qui pour moi passait par l’écriture et par davantage de liberté. C’est une question de choix et de renoncements.

Vous parlez d’une voix pour en exprimer deux, vous imaginez Karen, vous lui parlez comme à une confidente. La littérature vous a permis de vous retrouver. Etait-ce une nécessité ?

C’était un besoin essentiel. Mais parler ici de nécessité est compliqué, lorsque l’on vient d’une famille marquée par la Shoah. Mes grands-parents étaient beaucoup plus préoccupés par leur survie au quotiden que par le besoin d’assouvir des penchants artistiques. Je m’en suis d’ailleurs souvent sentie coupable. Ma quête était-elle légitime ? Mais je rêvais d’un livre qui me ressemble. J’avais depuis longtemps le désir de dire le lien intime qui unit les lecteurs aux livres ou aux écrivains qui les forment. Ce qui me semblait la façon la plus naturelle de parler de soi et de son histoire. Le désir l’a emporté. Et passer par Karen, par son parcours, par ses échecs, par son obstination, était pour moi une évidence.

Votre voyage au Danemark était-il nécessaire pour laisser Karen derrière vous et vous pencher enfin sur votre propre destin ?

Je n’ai pas arrêté de le repousser. J’étais bien dans mon bureau, à passer mes journées à écrire. Je ne voulais pas me confronter à la réalité. Lorsque je suis arrivée à Copenhague, puis à Rungsted, la petite ville où a vécu Karen, la réalité m’a rattrapée. D’abord, j’ai découvert que celle qui incarnait pour moi l’ailleurs avait vécu dans un environnement finalement assez proche du mien : même maison recouverte de lierre, même lumière, une drôle d’impression d’être à Knokke-le-Zoute… Et puis, surtout, en regardant une vidéo d’elle sur le site de son musée, j’ai compris que j’arrivais au terme de mon voyage. Cette femme avait vraiment existé, elle n’était pas qu’une figure poétique sortie de mon imagination. Le temps était venu pour moi de la laisser à son monde et d’apprendre à avancer seule. 

Qu’avez-vous vu de l’autre côté du miroir ? Ce que vous espériez ?

J’ai vu deux femmes : l’ombre d’un écrivain magnifique et reconnu, la « vraie » Karen Blixen; et une débutante, moi, qui était prête, enfin, à prendre le risque de l’écriture. Et donc celui de la vie.

]]>