Invitée par les Halles de Schaerbeek à commenter le travail accompli par l’ONG israélienne Breaking the Silence, Amira Hass, journaliste israélienne et correspondante de Haaretz à Ramallah, s’est longuement penchée sur l’indifférence de ses compatriotes à l’égard de l’occupation des Territoires palestiniens.
On nous le répète souvent, les Israéliens sont favorables à la création d’un Etat palestinien, et donc à la fin de l’occupation. Et c’est sûrement vrai. Pourtant la colonisation se poursuit et l’armée israélienne ne s’est pas retirée de Cisjordanie. Mais surtout, les Israéliens font preuve d’indifférence à l’égard de cette problématique. On aurait pu espérer que les manifestations de l’été dernier fassent le lien entre le coût exorbitant de l’occupation et les détériorations des conditions socio-économiques des Israéliens. Ce ne fut pas le cas. « De moins en moins d’Israéliens sont en contact avec des Palestiniens », rappelle Amira Hass. « Paradoxalement, avant le processus d’Oslo (1993), les Palestiniens jouissaient d’une liberté de mouvement sur tout le territoire palestinien… et israélien. Cette situation permettait aux Israéliens et aux Palestiniens de se rencontrer et de se connaître, même si ce rapport n’était jamais placé sous le signe de l’égalité et de la réciprocité. Aujourd’hui, les Palestiniens ne peuvent plus venir en Israël et les Israéliens n’ont pas le droit de se rendre dans les Territoires palestiniens. La séparation entre les deux peuples est donc effective, même si l’Etat palestinien n’existe pas. Et cette situation se trouve renforcée par l’existence du Mur de sécurité ».
Dans ces conditions, l’occupation et la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est se poursuivent sans soulever l’indignation des Israéliens. « Cette occupation nous colle à la peau », souligne Amira Hass. « Mais les Israéliens n’y croient pas ou ne veulent pas y croire. Depuis de nombreuses années, l’occupation est devenue partie intégrante de notre société, même si elle se poursuit derrière un mur. Nous tirons profit de celle-ci dans de nombreux domaines. Beaucoup d’entreprises israéliennes ont des activités liées à l’occupation et au développement des colonies. A Jérusalem, les limites de la ville se sont tellement étendues qu’un nombre considérable d’Israéliens vivent souvent sans le savoir dans des territoires occupés. Et je ne parle pas de l’eau et des nappes phréatiques de Cisjordanie que nous nous accaparons ».
Une caste militaire au pouvoir
La singularité du conflit israélo-palestinien contribue à accroitre ce sentiment d’indifférence : un conflit à basse intensité. « Contrairement à ce que certains affirment parfois, il ne s’agit pas d’une guerre où les Israéliens massacrent massivement des Palestiniens, encore moins d’un génocide », précise Amira Hass. « Dans ce conflit, il y a effectivement peu de morts, mais le problème est ailleurs. Israël détruit la société palestinienne et son territoire. Et à travers ce conflit à basse intensité et cette occupation, le poids de Tsahal en sort conforté et même renforcé ». C’est d’ailleurs ce qui conduit Amira Hass à considérer qu’Israël est aujourd’hui dirigé par une véritable caste militaire qu’on retrouve à des postes clés dans l’industrie et l’économie. « Non seulement l’armée demeure le creuset de la société israélienne en permettant aux couches les plus défavorisées d’accéder à des postes qui exigent une expérience militaire, mais un nombre considérable d’officiers de hauts rangs à la retraite rejoignent le monde des affaires et de l’industrie ou entament une carrière politique en raison du prestige que la société israélienne leur attribue ».
Amira Hass entend également rappeler un phénomène qu’on néglige souvent : l’expérience militaire et technologique de l’armée israélienne en matière d’occupation. « Cette expérience est précieuse et les Israéliens sont considérés dans le monde entier comme des experts. Ils exportent leur savoir-faire et leur technologie aux Américains en Irak et en Afghanistan. En Amérique du Sud, de nombreuses sociétés de sécurité sont dirigées par des anciens officiers israéliens. Dans tous ces domaines liés aux guerres ultra-modernes dans lesquels le nombre de victimes doit être infime, l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza est apparue comme un terrain expérimental déterminant pour toutes les armées engagées aujourd’hui dans des conflits », constate Amira Hass.
Suite à la conférence qu’elle a donnée aux Halles de Schaerbeek le 9 décembre 2011, le public lui pose évidemment la question de savoir si elle peut écrire et dire tout cela en Israël sans être censurée. Elle répond immédiatement que dans son pays, elle bénéficie d’une liberté d’expression totale : « On a le droit d’écrire ce que l’on veut. Mais les Israéliens n’ont en revanche pas l’obligation de lire ce que je publie et tout ce qui se rapporte aux Palestiniens ».
Amira Hass, journaliste insoumise
Inconditionnels du « gouvernement israélien-a-toujours-raison-quoi-qu’il fasse » et autres « lavons notre linge sale en famille », passez votre chemin : la lecture d’Amira Hass n’est pas bonne pour votre santé. Car cette fille de Juifs résistants et communistes d’Europe centrale, née à Jérusalem en 1956, pratique le journalisme de combat. En 1988, elle est engagée par le prestigieux quotidien de gauche Haaretz qu’elle ne quittera plus.
Depuis 1991, elle s’échine à montrer aux Israéliens (et aux autres) ce qu’ils ont rarement envie de voir : les souffrances qu’ils infligent aux Palestiniens. Des témoignages d’autant moins contestables qu’ils sont «en situation ».
Car Amira Hass est la seule journaliste israélienne à avoir vécu dans la Bande de Gaza durant une décennie avant de s’installer à Ramallah, en Cisjordanie. Et partout, elle a rédigé des reportages qu’elle décrit elle-même comme « non objectifs mais honnêtes ».
De fait, ses articles sont des plus critiques tant envers les colons que le gouvernement de son pays. Mais elle s’en est aussi souvent prise aux sanglants excès des milices de l’OLP comme du Hamas. Résultat, elle est à peu près aussi mal vue des deux côtés…
Amira Hass a publié deux livres : Boire la mer à Gaza (2001) et Correspondante à Ramallah (2004), tous deux aux éditions La Fabrique.
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