Le 15 novembre 2011, Adeline Fohn défendait sa thèse « Traumatismes, souvenirs et après-coup : l’expérience des enfants juifs cachés en Belgique » à la Faculté de psychologie de l’Université catholique de Louvain (UCL). Un travail récompensé par la plus grande distinction, qui vient compléter de façon déterminante les connaissances en la matière.
Près de 75 personnes sont venues assister à la défense publique de sa thèse. Le faitn’est pas banal. Le sujet traite non plus. Si la connaissance manque encore pour tout ce qui touche l’expériencedes enfants juifs cachés, en matière de reconnaissance aussi, il reste beaucoup à faire. Adeline Fohn l’a bien compris.
Cette jeune docteur en psychologie, originaire de Verviers, vient d’achever sa thèse pour laquelle elle avait été engagée voici quatre ans, dans le but d’analyser les traumatismes des enfants juifs cachés en Belgique et leur réactivation aux différentes étapes de la vie.
Depuis son enfance, Adeline Fohn s’interroge sur la Shoah. « Qu’est-ce qui fait que l’être humain peut en arriver à commettre de tels actes ? Je voulais comprendre », confie-t-elle. Il faudra attendre la proposition de thèse de son professeur, la psychanalyste Susann Heenen-Wolff, pour approfondir la réflexion.
Son approche qualitative se base sur les récits de vie de 60 enfants cachés, âgés de 67 à 82 ans, issus des quatre coins de la Belgique. « Mon objectif était de m’intéresser aux traumatismes et aux souvenirs traumatiques »,explique-t-elle,« mais aussi aux phénomènes d’après-coups, pour comprendre comment des événements datant de la guerre peuvent devenir traumatiques ultérieurement, suite à un nouvel événement qui vient réveiller le passé traumatique ».
En quoi sa thèse innove-t-elle ? « J’ai voulu montrer la diversité des expériences des enfants cachés et insister sur le fait que les événements de guerre n’ont pas toujours été traumatiques sur le moment même. Ils ont parfois pu le devenir -et de façon bien plus forte- ultérieurement ». Adeline Fohn procède à l’analyse systématique des souvenirs traumatiques chez les enfants cachés et met en évidence leur lien avec les pertes et les séparations, la crainte d’être découverts, les violences et les brutalités ainsi que l’atteinte du sentiment d’appartenance à la communauté juive.
L’approche quantitative de sa recherche permet dans un second temps d’étudier les symptômes de stress post-traumatique actuels de 51 anciens enfants juifs cachés. Les données, récoltées sur base de questionnaires, ont été comparées avec une population contrôle non juive ayant vécu la guerre au même âge, mais qui n’a pas subi les persécutions nazies. Adeline Fohn met en avant qu’un ancien enfant juif caché sur deux souffre toujours actuellement d’un état de stress post-traumatique, ce qui n’est le cas d’aucune personne parmi la population contrôle. « La reconnaissance sociale tardive de leur vécu ainsi que la non-révélation de leur histoire représentent des éléments cruciaux qui permettent de mieux comprendre les caractéristiques de leur traumatisme », souligne-t-elle.
Un taux de divorce significatif
« Ma recherche a mis en évidence les effets de la double séparation », poursuit Adeline Fohn. « En 1942, au moment des grandes rafles, la séparation d’avec les parents a entraîné chez les enfants un sentiment d’abandon, d’insécurité et de détresse, mais le besoin de survivre a été plus fort, et l’adaptation nécessaire à la nouvelle vie n’a pas laissé le temps à la réflexion. En 1944, la séparation du milieu d’accueil, suite au retour d’un parent, d’un membre de la famille ou àla prise en charge par un home juif, a réactivé le sentiment d’abandon, de solitude, de culpabilité éprouvé au moment de la séparation d’avec les parents, avec un réel manque au niveau du sentiment d’appartenance, les enfants très jeunes ayant été obligés de s’attacher à leur milieu d’accueil. Le lien avec les parents biologiques ne se reconstituera d’ailleurs presque jamais de façon similaire. Les symptômes liés à cette seconde séparation peuvent être plus forts, se manifestant par des cauchemars, de l’anorexie, voire des dépressions ». Plus les enfants étaient jeunes lors de la première séparation et plus l’impact de la seconde séparation fut traumatique, note la chercheuse.
Plus surprenant, le taux de divorce du groupe cible, comparé avec celui de cette même population non juive : « Pour un taux de mariage presque équivalent, le taux de divorce est cinq fois plus élevé chez le groupe des enfants cachés, atteignant 50% chez ceux qui avaient moins de 10 ans pendant la guerre », relève Adeline Fohn, qui relie les difficultés relationnelles à l’âge de l’enfant au moment de la séparation d’avec les parents pendant la guerre.
Enfin, elle s’attarde sur ce qu’elle nomme le « temps de la narration et de la mise en sens », qui peut permettre d’intégrer le passé traumatique et de se reconstruire. Des événements tels que l’identification aux générations suivantes, une visite à Auschwitz, le rappel d’un souvenir spécifique lié à la guerre ou encore l’élaboration du vécu avec autrui entrainent souvent une reviviscence douloureuse du passé, tout en permettant d’intégrer davantage le passé traumatique. Le processus de narration avec le chercheur aura parfois lui aussi constitué un facteur d’amélioration : ils sont plusieurs à noter un sentiment de soulagement lié au fait d’avoir parlé de leur histoire, une diminution du sentiment de culpabilité et de méfiance vis-à-vis d’autrui, ainsi qu’une relance de la transmission intergénérationnelle.
Passionnante, la thèse d’Adeline Fohn donnera lieu à la publication d’un ouvrage accessible au grand public courant 2012. Une édition en anglais, encouragée par les membres de son jury de thèse, est également prévue.
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