Fonder un Etat juif n’était pas sans poser des difficultés sémantiques. Ce vocable ambigu ne renvoyait pas à la confession du même nom, mais au peuple, voire à une nation moderne, dont la religion n’était qu’un aspect parmi d’autres, et certainement pas le plus important.
Le sionisme était un mouvement laïque, qui tournait délibérément le dos aux rabbins, lesquels, pour la plupart, le lui rendaient bien. Ben Gourion, qui, en bon disciple de Lénine qu’il était, avait le sens de l’histoire, était convaincu que les religieux conduisaient une bataille d’arrière-garde. Alors, il leur a concédé des avantages qui à l’époque paraissaient de peu de conséquence. Une poignée de jeunes étudiants des yeshivot (écoles talmudiques), quelques douzaines, furent exemptés du service militaire; l’éducation nationale fut divisée en « courants » – deux officiels, un séculier « d’Etat » et un « religieux d’Etat », et un troisième dit « indépendant », réservé aux ultra-orthodoxes et pratiquement soustrait au contrôle dudit Etat. Et l’on organisa la vie publique en vertu d’un principe de « statu quo », destiné à préserver aussi bien la (relative) neutralité de l’Etat en matière religieuse que le « caractère juif » de l’Etat d’Israël.
Soixante-quatre ans plus tard, ce pari hasardeux risque d’être définitivement perdu. Le phénomène de l’exemption touche désormais des dizaines de milliers de garçons, et plus de la moitié des enfants de maternelle fréquentent les écoles du courant « indépendant ». Comme toujours, le pôle le plus dur a aimanté l’ensemble du public religieux : les nationaux-religieux, jadis modérés, ont été aspirés par l’orthodoxie noire, cependant que cette dernière a mis de l’eau dans son vin antisioniste pour mieux s’abreuver aux mamelles de l’Etat. L’hostilité viscérale et violente à l’égard de l’Etat et de ses symboles est désormais le fait des franges folles du camp ultra-orthodoxe; la plupart des haredim (littéralement les « craignant-Dieu ») ont appris à ignorer ceux-ci tout en phagocytant celui-là. Et, à la jonction des nationaux-religieux harédisés et des haredim nationalisés, on a vu émerger l’inquiétant phénomène des hardalim – contraction de haredim et de Mafdal, le vieux parti des nationaux-religieux et aujourd’hui une des émanations des colons. C’est de leurs rangs qu’est issu Yigal Amir, l’assassin de Rabin.
Que s’est-il passé ? Essentiellement trois choses : l’épuisement de l’idéologie sioniste séculière, remplacée par… rien, sinon l’individualisme petit-bourgeois; l’installation durable au pouvoir de la droite nationaliste, qui a proclamé les religieux de toute nuance ses « alliés naturels », et les a choyés en conséquence; et l’évolution démographique.
Accommodement raisonnable
Le résultat de ces trois facteurs combinésest visible partout dans le pays, surtout à Jérusalem. Or, si Jérusalem est le passé du peuple d’Israël, il risque aussi d’être son avenir. Là-bas, dans sa capitale éternelle et réunifiée, où l’on tolère dans les bus qui desservent les quartiers orthodoxes la ségrégation des sexes, hommes à l’avant, femmes à l’arrière, les visages féminins sont désormais bannis des espaces publicitaires.
Cependant qu’à l’armée, un arrangement honteux dit « accommodement raisonnable » permet aux soldats religieux de chasser leurs camarades filles de leur champ de vision. Il faut dire que, là aussi, la perte de motivation des séculiers, l’enthousiasme compensatoire des religieux nationalistes, et, toujours, la dure loi de la démographie ont modifié le visage de Tsahal jusqu’à le rendre méconnaissable. Dans la brigade d’élite Golani, la moitié des officiers portent kippa, le pilote de chasse religieux n’est plus une chimère, des généraux résident dans les colonies.
Israël, nouvel Iran ? Nous n’en sommes pas encore là. Tel-Aviv est une bulle, comme on l’entend souvent, c’est tout de même une grosse bulle. Et il y en beaucoup d’autres, même à Jérusalem. Des îlots de résistance s’organisent. L’écrivain Yoram Kaniuk, qui a défrayé récemment la chronique en obtenant du Tribunal de district de Tel-Aviv qu’il puisse figurer au registre de la population avec la mention « sans religion », fait des émules. La seule troupe de danse de Jérusalem, la compagnie Kolben, a décidé d’offrir aux passants les répétitions de son spectacle. Les femmes manifestent un peu partout contre la régression que l’establishmentorthodoxe tente de leur imposer. Le Kulturkampf qui n’a jamais cessé depuis la fondation de l’Etat juif va certainement s’amplifier. Dans ce combat-là aussi, nous avons besoin de la Diaspora.
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