Lorsqu’a éclaté à New York le 23 mai 2011 l’affaire DSK, je n’ai pas été le seul à penser que l’accusation portée contre le président du FMI allait apporter de l’eau au moulin de l’antisémitisme. Coupable ou non des faits qui lui étaient reprochés, je l’ignorais, mais je savais que les antisémites n’ont nul besoin de la vérité pour nourrir leur haine. Alors, quand une histoire aussi énorme implique celui que les sondages voient déjà comme le prochain Président de la République et que cet homme comblése nomme Strauss-Kahn, vraiment l’occasion est trop belle pour la laisser échapper.
La question était de savoir comment elle serait instrumentalisée : la luxure débridée, les mœurs dissolues, la violence envers les femmes, cela ne colle pas aux mythes antijuifs des cent dernières années. Rusés, rapaces et adeptes du Veau d’Or, oui, mais le sexe par la force, ça non. Les figures les plus vilipendées -Alfred Dreyfus, Léon Blum, Pierre Mendès-France- étaient des hommes vertueux, voire austères. On leur reprocha de n’être pas des « Français de souche » et dépourvus donc de cette antique essence gauloise indispensable, selon Maurras, à la conduite de l’Etat, mais leurs contempteurs ne s’aventurèrent pas sur le terrain de la lubricité érigée en mode de vie.
Dans l’affaire DSK, l’antisémitisme est venu de là où ne l’attendait pas. Marc-Edouard Nabe est un romancier qui, dans sa jeunesse, fut considéré comme l’un des plus prometteurs et dont le talent a mal résisté à l’usure du temps. Dès ses débuts, il se révéla provocateur : aucun tabou ne l’arrêtant, pourquoi aurait-il ménagé les Juifs ? L’élégant jeune homme aux allures de dandy des années 30, avec sa vaste culture et ses répliques percutantes, devint rapidement un bon client pour Apostrophesde Bernard Pivot. Débattant de son roman Au regard des verminesen 1985, il répondit à l’animateur qui lui demandait s’il était antisémite : « Je vomis la terre entière, il n’y a pas de raisons que les Juifs soient exclus ». Ainsi, c’est en s’abstenant de leur cracher dessus qu’il eût fait preuve de racisme.
Ces derniers temps, les livres de Nabe se vendent mal, il est brouillé avec ses éditeurs. A son propos, Beigbeder, qui ne nie pas son talent, constate : « Le problème, c’est que ses meilleurs textes sont derrière lui. Quel destin plus triste que celui d’avoir voulu être Léon Bloy et de finir en sous-Jean-Hedern Hallier ».
Pour Nabe, l’affaire DSK est l’opportunité en orde regagner des lecteurs et de retrouver sa notoriété d’enfant terrible disparue avec la cinquantaine. Se mettant dans la peau de DSK, il rédige L’Enculé, livre-confession dont voici un court extrait : « Dans l’obscurité, elle a cherché ma queue (…) Elle me l’a sortie de mon pyjama rayé (oh, elle y tenait à ce que je porte la nuit un pyjama rayé : “comme dans les camps mon chaton, c’est aussi une façon de se souvenir. Pour que plus jamais cela n’arrive”)». Pour éviter toute confusion, « elle », c’est Anne Sinclair, première cible de Nabe à travers le récit.
Commercialement, médiatiquement, le timing est idéal : avec les rebondissements de l’affaire DSK qui feront encore les couvertures des magazines, le livre bénéficiera d’une énorme publicité. D’emblée, n’a-t-il pas suscité la bienveillance amusée de certains chroniqueurs importants que séduit le politiquement incorrect. Le premier à s’insurger a été l’écrivain Marc Weitzmann : dans un article retentissant publié par Le Mondedu 18 novembre 2011, il a démonté le roman de Nabe et l’a nommé pour ce qu’il est, « un pamphlet obscène et antisémite ».
Admirateur de Céline sans avoir le centième du talent de celui-ci, Nabe vient de signer une merde. Excusez l’emploi de ce terme, je n’en trouve pas d’autre.
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