Metin Arditi : « Le Turquetto »

Et si une toile du Titien cachait une autre main ? Celle du « Turquetto », l’un de ses disciples au destin inouï. C’est du moins ce qu’imagine le roman étonnant de Metin Arditi. Une aventure vertigineuse qui nous conduit de Constantinople à Venise.

L’écriture peut-elle dépeindre la condition humaine dans l’angoisse, la quête ? Oui, mais elle est aussi essentielle à sa compréhension. Comprendre l’autre signifie lui prêter l’oreille, sans penser à soi. La frontière entre le rêve et le réel s’estompe quand j’écris. Ce roman tend à creuser la question de la peinture spirituelle des 13e, 14e et 15e siècles. Tout est dans la présence des personnages dépeints… Ici, je compose un tableau imaginairecontenant un mystère. Le protagoniste, Elie, est un peintre dont les sources multiples sont issues des trois religions monothéistes. Ce n’est pas un livre d’actualité, mais en cette ère d’intolérance, je souhaitais rendre hommage à la Turquie de mon enfance, celle des gens généreux, affectueux et ouverts.

Votre héros est pourtant obligé de changer d’identité. Pourquoisa judéité entrave-t-elle son envie d’être artiste ? L’histoire d’Elie est celle de tous les Juifs, qui doivent assumer leur origine tout en la dépassant. On ne construit pas sa vie sur une appartenance. Aussi doit-on faire quelque chose par soi-même. La passion d’Elie est la peinture, c’est tout ce qui compte pour lui. Rebelle et égoïste, il est prêt à payer le prix plein pour pouvoir être artiste. Lui qui naît de parents juifs, en terre musulmane, intègre la Venise chrétienne du Titien. Porté par la passion, il ne trahit pas les siens, il les quitte. Or, ses origines lui collent à la peau, puisqu’on le surnomme « Le Turquetto », le petit Turc. Elie sert Venise par sa peinture. Il se serait trahi lui-même s’il n’était pas devenu ce peintre extrême. Mais la loi juive n’offre point d’échappatoire…

Pourquoi est-ce auprès des femmes qu’il peut être lui-même ? Peut-être parce que les femmes lui apprennent le courage. Arsinée, sa mère nourricière, incarne un condensé oriental avec ses passions, ses faiblesses et une sacrée roublardise (rires). Sa femme chrétienne, Stefania, affronte les limites, alors que sa maîtresse juive, Rachel, le pousse à se révéler à lui-même. Celle-ci représente son double, tant elle désire vivre des choses intenses. Elie est pourtant prêt à renoncer à elle pour conforter son statut de peintre. Il ressemble à un autiste qui communique à sa façon. Sa toile finale renferme une colère rentrée, qui lui donne envie de découdre avec son sentiment de honte et de dégoût, envers lui-même et les chrétiens.

Son aveu ne peut-il que passer par la peinture ? Oui, et plus particulièrement par le plus grand des tableaux, « La Cène ». Le thème de la révélation s’impose, car il est représentatif de l’histoire des hommes. Je crois à la Kabbale, qui montre comment comprendre le sens caché des choses. La révélation, c’est la vie. Si elle s’accompagne de l’idée d’étonnement, elle comprend une part de violence et de chagrin. Ce qui condamne finalement Elie, ce n’est pas tant son identité juive que la rivalité des hommes. Aussi ce roman interroge-t-il la sauvegarde des âmes. Le chemin de la connaissance est long, il est nécessaire d’être confronté à des surprises pour pouvoir vivre sa vie. 

En bref

« L’écriture est un artisanat, qui exige un grand investissement ». Longtemps, Metin Arditi a privilégié une carrière d’homme d’affaires. Ce président de l’Orchestre de la Suisse romande a fondé « Instrument de la paix Genève », qui enseigne la musique aux enfants israéliens et palestiniens. Le pouvoir de l’art est au cœur de son nouveau roman. On y suit le cours de vie d’un jeune garçon dans la Constantinople du 16e siècle. Soudé à son crayon, il croque le monde qui l’entoure en rêvant de devenir peintre. Un souhait inaccessible pour ce Juif, qui s’initie auprès d’un calligraphe arabe. Son apprentissage se poursuit à Venise, dans l’atelier du Titien. Bientôt, le « Turquetto » (petit Turc) devient incontournable, mais qui est-il vraiment ? Une destinée qui questionne l’identité, tout en étant pimentée d’amour. Il a été couronné du Prix Jean Giono.

Metin Arditi, Le Turquetto, éditions Actes Sud

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