Harun Farocki a réalisé de remarquables films documentaires sur les images de la Shoah, Images du monde et inscription de la guerre (1988) et En sursis (2007). Ces films sortent aujourd’hui en édition DVD, et ses vidéos sur les jeux virtuels de simulation pour les soldats américains sont exposés à Paris jusqu’au 18 décembre 2011.
Auteur de plus de 90 films, cinéaste expérimental allemand, professeur à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne, Harun Farockitravaille surtout à partir d’archives cinématographiques ou vidéo, associant la photographie et le dessin aux images documentaires « de remploi ». Caractérisés par l’ingéniosité du montage et la rigueur des commentaires, la plupart de ses films analysent le traitement des images dans les médias et les institutions à l’intérieur de l’espace social, scrutant en particulier les images dans leurs rapports à la guerre, l’économie et la politique. Depuis les années 1990, Farocki est l’auteur d’installations vidéo montrées dans le contexte d’expositions d’art contemporain. Série d’installations vidéo, explorant l’univers des jeux virtuels de simulation utilisés dans la préparation au combat des soldats américains, Serious Games (2009-2010) est présentée en ce moment à Paris dans le cadre de l’exposition Topographies de la guerre, organisée par Le Bal, ouvert à Paris en 2010 par Les Amis de Magnum Photos.
Photos d’Auschwitz
Le filmImages du monde et inscription de la guerre est centré sur une photographie aérienne d’Auschwitz. Les analystes qui examinèrent les vues du site d’Auschwitz prises par un bombardier américain le 4 avril 1944 ne s’intéressaient qu’aux usines de l’IG Farben à Monowitz (Auschwitz III). Ils ne virent donc pas le camp d’Auschwitz I, ni les preuves visuelles de l’extermination en cours à Birkenau (Auschwitz II). Le 7 avril 1944, deux Juifs slovaques, R. Vrba et A. Wetzler s’évadèrent de Birkenau pour alerter le monde et témoigner de la réalité du génocide, pourtant visible sur ces photos aériennes, finalement analysées et légendées par des agents de la CIA, 33 ans après avoir été prises ! On ne voit pas ce qu’on ne cherche pas ! Paradoxes du mot Aufklärung qui, en allemand fait référence à la Philosophie des Lumières et désigne aussi à l’armée les missions de reconnaissance, y compris aérienne… Dans sa brillante analyse visuelle, réflexion sur le souvenir, la photographie, le cinéma, la Shoah, le cinéaste questionne le pouvoir des images dont la production participe trop souvent à la destruction des êtres humains, comme sur les clichés du célèbre Album d’Auschwitz, pris par les SS lors de la déportation des Juifs hongrois en 1944.
En sursisest un film constitué des rushes muets d’un film inachevé, tourné en 1944 à Westerbork par le photographe et cinéaste amateur juif Rudolf Breslauer, sur ordre du SS Gemmeker, commandant du camp de transit hollandais. Gemmeker a voulu visiblement montrer Westerbork comme un camp modèle, où les Juifs peuvent travailler, et aussi se divertir par le sport et le théâtre, avant le départ… Par le montage, les intertitres, le recadrage ou l’arrêt sur image, Farocki « retourne » littéralement la « normalité » de certaines de ces images « anodines », révélant la cruauté du dispositif nazi tout en rendant hommage à ses victimes. On revoit cette fillette dont le visage terrifié s’inscrit dans l’ouverture d’un wagon au départ d’un convoi : image-icône du génocide, utilisée par Resnais dans Nuit et Brouillard, puis dans beaucoup d’autres documentaires, exploitant les seules images existantes d’une déportation vers les camps d’extermination. Capté par Breslauer le 19 mai 1944, ce gros plan fugitif d’enfant assassinée, montré et légendé par Farocki, préserve à jamais le beau visage de Settela (Anna Maria Steinbach), jeune Sinti hollandaise, gazée à Auschwitz…
Films d’Harun Farocki : Images du monde et inscription de la guerre (1988) et En sursis (2007); double DVD + livret avec des textes Christa Blümlinger, Sylvie Lindeperg et Harun Farocki, édition Survivance – www.survivance.net
Exposition : Topographies de la guerre, jusqu’au 18 décembre 2011, Le Bal, 6 Impasse de la Défense, 75 018 Paris (Me-Ve 12h-20h, Sa-Di 11h-19h) – www.le-bal.fr
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