La communauté juive américaine est souvent présentée comme un puissant lobby dictant aux Etats-Unis sa politique envers Israël. Dans Jésus est juif en Amérique, Célia Belin, politologue spécialiste des Etats-Unis, conteste cette vision réductrice en montrant que les soutiens les plus nombreux et les plus fervents d’Israël appartiennent à la droite chrétienne évangélique.
Les protestants évangéliques américains ont-ils toujours exprimé un soutien politique marqué à l’égard d’Israël ? Oui, et ce depuis la création de l’Etat juif, mais ce soutien augmente substantiellement au début des années 70 lors du réveil politique des évangéliques américains. Par le passé, ils étaient en retrait de la vie politique et demeuraient isolés dans leur attachement viscéral aux normes chrétiennes. La situation change lorsqu’on assiste au retour du fondamentalisme chrétien dans la vie politique. Leur soutien politique à Israël a accompagné leur radicalisation sur la scène politique américaine avec la lutte contre l’avortement, l’opposition au mariage des homosexuels et la mobilisation en faveur de l’éducation à domicile.
Quel regard portent les Juifs américains sur ce soutien ? Ils sont réservés, car dans le débat politique américain, Juifs et chrétiens évangéliques ne sont d’accord sur aucun sujet. Les Juifs américains votent démocrates dans leur grande majorité alors que les chrétiens évangéliques votent pour les Républicains. Dans une large mesure, ces deux groupes ne peuvent s’entendre ni nouer la moindre alliance politique. Mais une minorité de Juifs américains, les plus religieux et les plus conservateurs, se félicitent et encouragent ce rapprochement.
Et les Israéliens ? Le premier rapprochement intervient lorsque Menahem Begin devient Premier ministre en 1977. Il découvre alors avec fascination ces chrétiens évangéliques dont le discours est clairement pro-israélien. Il leur tend la main et se rapproche du prédicateur fondamentaliste Jerry Falwell. Ils deviennent même amis. Menahem Begin se rend compte qu’il y a un véritable vivier de soutien à Israël qui n’a jamais été exploité politiquement. Cette découverte tombe bien, car ce Premier ministre israélien supporte de moins en moins les exigences des lobbies juifs américains qui conditionnent leur soutien à Israël à certains gestes d’Israël en faveur de la paix. Ce rapprochement avec les chrétiens évangéliques lui permet de contourner ces groupes juifs américains. Si Menahem Begin est à l’origine de ces liens étroits entre la droite israélienne et les mouvements chrétiens évangéliques américains, ses successeurs ont continué son œuvre. Depuis qu’Israël invite et met en valeur ces mouvements évangéliques américains, ce sionisme d’un genre particulier sort de la marginalité. A partir des années 90 et plus particulièrement après l’assassinat d’Yitzhak Rabin, les Israéliens ont encouragé les Juifs américains à se rapprocher eux aussi des chrétiens évangéliques.
Leur doctrine théologico-politique et leur rhétorique apocalyptique prévoyant la conversion des Juifs ou leur mort en cas de refus ne constituent-ils pas des obstacles à une véritable alliance entre chrétiens évangéliques et Juifs ? C’est une question qui revient souvent dans les débats au sein de la communauté juive américaine. Quand les Juifs se rendent compte qu’une frange importante de ce sionisme chrétien se fonde sur des thèses apocalyptiques, ils font preuve de méfiance à leur égard. Toutefois, certains chrétiens évangéliques ont compris que cette rhétorique apocalyptique effraye les Juifs. Ils ont donc décidé de mettre de côté cet aspect de leur discours en insistant surtout sur leur soutien actuel à Israël et au peuple juif. On en arrive même à une situation où non seulement des groupes chrétiens évangéliques expliquent que ces théories apocalyptiques sont accessoires, mais où les Juifs relativisent complètement cet aspect inquiétant en affirmant que tout cela n’appartient qu’au folklore et que ce n’est pas bien grave. L’essentiel est ailleurs : la défense d’Israël.
Peut-on donc considérer que l’antisémitisme a disparu au sein de ces mouvements évangéliques ? Il est encore présent, car il s’agit d’une population très conservatrice, repliée sur elle-même, encore raciste et peu ouverte sur l’international. Il ne faut jamais perdre de vue que ces mouvements évangéliques sont fondamentalistes : ils sont convaincus de détenir la vérité absolue. Cela peut donc susciter des mouvements spontanés d’antisémitisme même s’il faut reconnaître qu’ils ont fait un travail important pour y mettre fin. Par ailleurs, depuis le 11 septembre, ils se focalisent surtout sur la figure du musulman. Elle a remplacé celle du Juif libéral et progressiste comme menace pour l’Amérique chrétienne puritaine. Dans certaines communautés évangéliques où le philosémitisme est poussé à son extrême, on a le sentiment que les fantasmes sur les Juifs n’ont pas disparu tellement ils sont exceptionnels et différents du reste du monde. Ce discours sur l’exception juive présente des aspects délirants.
Faut-il les craindre ? Tout dépend comment on se positionne politiquement. Les Juifs américains, plutôt démocrates et libéraux, peuvent les craindre, car sur toute une série de questions de politique, ils ne s’entendront jamais. Pour les Israéliens, plutôt isolés sur la scène mondiale, ce soutien est important, car il est inconditionnel. Il comporte pour autant certains risques pour la classe politique israélienne. Le jour où elle sera amenée à faire des concessions territoriales aux Palestiniens en échange d’un accord de paix, elle se retrouvera face à ces chrétiens évangéliques hostiles à la moindre concession territoriale.
Présentent-ils un danger pour les Israéliens ? Ce qui me paraît dangereux, c’est la transformation d’un conflit politique régional en un conflit religieux. L’entrée des chrétiens évangéliques apparaît comme un surcroît de religieux, ce qui rend le conflit inextricable. Ils se positionnent en fonction de considérations religieuses : ce que Dieu veut ou ne veut pas. Le problème, c’est que les musulmans leur répondent aussi avec des arguments identiques. On est donc parti pour un dialogue impossible. En mélangeant religion et politique, les chrétiens sionistes contribuent à transformer le conflit territorial entre Israéliens et Palestiniens en un combat pour la vérité religieuse.
Les chrétiens évangéliques sont devenus le lobby pro-israélien le plus important aux Etats-Unis ? Pour une raison purement arithmétique, on peut les présenter comme tels. Ils sont beaucoup plus nombreux que les Juifs : on compte environ 80 millions de chrétiens évangéliques. Parmi cette population, un quatre d’entre eux sont des chrétiens sionistes. Et si on veut être encore plus précis, il faut reconnaître que seule la moitié de ces chrétiens sionistes sont politiquement actifs. Il n’en demeure pas moins que face à ces chrétiens sionistes, les 6 millions de Juifs américains ne font pas bloc derrière Israël : certains ne sont pas du tout actifs et demeurent indifférents alors que d’autres ne soutiennent absolument pas la ligne du soutien inconditionnel tenue par AIPAC. Ce qui fait du lobby chrétien sioniste, le lobby pro-israélien le plus important même si les engagements des évangéliques ne se limitent pas à Israël. Ils ne négligent pas les problématiques de politique intérieure alors que l’AIPAC ne se concentre que sur Israël.
Est-ce la raison pour laquelle les chrétiens évangéliques ne pourront jamais se substituer à l’AIPAC ou à d’autres lobbies liés à la communauté juive américaine en ce qui concerne Israël ? Oui. D’autant plus que l’AIPAC possède une expérience et un savoir-faire que ces chrétiens évangéliques ne partagent pas. Une dernière différence fondamentale réside dans l’approche de l’AIPAC : il veille à n’être inféodé à aucun parti politique américain. L’AIPAC a des relais à la fois chez les Républicains et les Démocrates. Ce qui permet à ce lobby de conserver une influence importante en dépit des changements de majorité au Congrès et à la Maison blanche. Ce qui n’est pas du tout le cas des chrétiens évangéliques qui affichent clairement leur soutien au Parti républicain et à ses franges ses plus radicales. Ce positionnement ne peut faire d’eux le soutien le plus influent à Israël.
Célia Belin, Jésus est juif en Amérique. Droite évangélique et lobbies chrétiens pro-Israël (éd. Fayard)
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