Peut-on dire n’importe quoi ?

Destinée à promouvoir la vente des célèbres bougies d’Amnesty International et de sensibiliser l’opinion publique à la liberté d’expression, des spots radios ont diffusé ces dernières semaines des extraits de discours de personnalités qui auraient mieux fait de se taire. Un procédé que certains jugent contestable.

En cette fin d’année, Amnesty International Belgique a décidé d’attirer l’attention sur la liberté d’expression. Outre une campagne d’affichage, trois spots radios diffusent des propos choquants de Silvio Berlusconi, Benoit XVI et Lars von Trier. « Avec ces trois spots, il s’agit de montrer que des personnalités peuvent dire des horreurs et qu’en même temps, à travers le monde, des tas de gens n’ont pas le droit de s’exprimer sur toute une série de problèmes indispensables a leur survie », précise Philippe Hensmans, directeur d’Amnesty International Belgique.

Si l’idée est originale, certains jugent le procédé contestable après avoir écouté les trois spots, et tout particulièrement celui dans lequel on peut entendre Lars von Trier évoquer Hitler. Le contenu de ce spot très court est le suivant : « Lors d’une conférencede presse, le réalisateur Lars von Trier déclarait : Je comprends Hitler, bien-sûr, il n’est pas ce que l’on appelle un homme sympathique, mais je le comprends”. Lars von Trier a le droit de dire n’importe quoi. Dans d’autres pays, on a seulement le droit de se taire. Parce qu’un pays sur deux ne respecte pas la liberté d’expression, Amnesty a besoin de votre flamme ».

« Amnesty se trompe »

La prestation choquante de Lars von Trier lors d’une conférence de presse au dernier festival de Cannes apparaît-elle comme le meilleur exemple pour témoigner de la nécessité de garantir la liberté d’expression sur la terre entière, et tout particulièrement là où elle est bafouée ? « Amnesty International se trompe en s’appuyant sur les propos plus que douteux d’un homme blessé traversant une crise identitaire pour défendre la liberté d’expression »,réagit Joël Kotek, professeur d’histoire à l’Université libre de Bruxelles et ancien responsable pédagogique au Mémorial de la Shoah à Paris. « Ce spot se fonde sur l’idée qu’on peut dire n’importe quoi. Or, on sait bien qu’en démocratie, ce n’est pas le cas. En disant que Lars von Trier a le droit de tenir ces propos sur Hitler, Amnesty International légitime un discours d’extrême droite. Si demain ce même réalisateur ou une autre personnalité médiatique dit que Maurice Papon a eu raison de massacrer les manifestants algériens en 1961, on ne pourra pas dire que c’est scandaleux parce qu’ils nous opposeront qu’une ONG aussi prestigieuse qu’Amnesty International soutient qu’on a le droit de dire n’importe quoi, la liberté d’expression étant sacrée même s’il s’agit de propos racistes ».

Philippe Hensmans rétorque qu’Amnesty International n’approuve ni ne cautionne les considérations de Lars von Trier sur Hitler. Ce n’est pas ce message qu’il cherche à véhiculer : « Nous voulons simplement montrer que nous avons de la chance de pouvoir nous exprimer librement. Certains en abusent et tant mieux pour eux. Si des personnes estiment que Lars von Trier tient des propos racistes ou injurieux, ils peuvent légitimement le poursuivre devant la Justice. Il ne s’agit pas de mettre sur le même niveau Lars von Trier et des personnes qui risquent la prison s’ils émettent la moindre critique du pouvoir. Nous avons voulu souligné l’urgence du combat en faveur de ces derniers ».

La préoccupation de Philippe Hensmans est juste, mais avec un spot aussi audacieux, on risque de passer à côté de l’essentiel, de se focaliser sur Lars von Trier et d’oublier qu’il est de notre responsabilité de faire en sorte que ceux qui ne bénéficient pas de la liberté d’expression puissent en profiter autant que nous.

« Si Amnesty International estime que Lars von Trier a le droit de dire qu’il comprend Hitler, nous avons le devoir de dire qu’Amnesty n’a plus toutes ses frites dans le même sachet », plaisante un avocat du Barreau de Bruxelles après avoir écouté le spot controversé. Tout cela ne l’empêchera pas de soutenir Amnesty International et d’allumer ses bougies, en même temps que celles de Hanoucca. 

]]>